«Linotype, ô rigide monobloc, écho des xylographiques du passé, ô souple monotype, dont les matrices, à foison, alignent les caractères ; plombs riches des pensées d'hier, quel est votre demain ?»
François Boltana naît en 1950. Son père est maçon, sa famille modeste ; le nom Boltana, vraisemblablement initialement orthographié Boltana, est originaire d'Espagne ; un village espagnol à proximité des Pyrénées porte d'ailleurs ce nom.
Rien ne le prédispose donc à devenir dessinateur de caractères ; mais l'anecdote suivante nous montre que rien n'arrive jamais tout à fait par hasard :
«Quand il était petit, sa maîtresse avait remarqué que François dessinait bien et qu'il aimait ça, alors le matin, au lieu du proverbe habituel, elle lui demandait d'exécuter le dessin du jour au tableau. L'idée de développer ce don pour le dessin passa bien au-dessus de la tête de ses parents lorsque la maîtresse leur en parla ; le simple fait d'envisager de gagner sa vie avec quelque chose d'apparemment aussi futile que le dessin était absolument inenvisageable, ce qui se comprend aisément compte tenu de l'époque et du milieu social auquel ils appartenaient. Mais François tint tête et rentra aux Beaux-Arts à quatorze ans, ce qui était une prouesse. À la traîne en mathématiques et en français, il devra toujours travailler plus que les autres, montrer plus, se donner plus, être plus exigeant avec lui-même pour rattraper son milieu et son jeune âge.»
François Boltana rentre donc aux Beaux-Arts de Toulouse en octobre 1964. Il y fait la connaissance de Jean-Louis Reilles qui deviendra son ami le plus proche et avec qui il travaillera pendant près de vingt ans. Ce dernier se rappelle :
«J'ai connu François lors de notre première rentrée à l'école des Beaux-Arts de Toulouse, lui à peine sorti de l'adolescence et moi de ma campagne. Nos origines, qui nous rapprochaient, ne nous prédisposaient pas particulièrement à rentrer dans le petit monde des Beaux Arts. François y fit sa place grâce à une énergie farouche et moi avec persévérance. La première année fut laborieuse et angoissée, car seuls les meilleurs étaient retenus pour boucler un cycle de formation générale de quatre ans.
Au dernier trimestre de cette année préparatoire, François émergea de son extrême jeunesse, surprenant tout le monde en rivalisant avec les meilleurs. Il passa sûrement des vacances laborieuses et entreprit une excellente deuxième année. La troisième année, dans le cours de dessin de Michel Goedgebuer, François devint la vedette, il avait toujours terminé le premier, faisant déjà un dessin de graphiste, au trait, alors que nous faisions tous des dessins ombrés comme les sculpteurs. À la fin de cette troisième année, François eut le privilège de passer avec un an d'avance le concours qui permettait d'entrée en atelier supérieur.»
En 1967, âgé de seulement dix-sept ans, François Boltana obtient donc le CAFAS (certificat d'aptitude à la formation artistique supérieure). Sous l'égide de son professeur André Vernette, François Boltana se découvre alors une passion pour le dessin de lettre et entre en 1968 dans l'atelier qui deviendra le premier Scriptorium de Toulouse. François Boltana raconte :
(...)
François Boltana (1950-1999) aura peut-être vécu la typographie à son instant le plus décisif, au moment où les promesses multiséculaires qu'elle portait en elle purent vraiment se concrétiser. La France des années 1950 dans laquelle il naît connaît une période de renouveau typographique sous l'impulsion de personnalités comme Roger Excoffon ou Adrian Frutiger, sur fond de concurrence exacerbée entre les fonderies Olive et Deberny & Peignot. François Boltana aura traversé comme un météore la galaxie typographique. Elève du Scriptorium de Toulouse à 18 ans, il publie ses premiers caractères dans la prestigieuse maison Hollenstein dès l'âge de 22 ans et son premier caractère international à 23 ans chez Letraset, le Stilla, qui incarne à lui tout seul le psychédélisme débridé des années 1970, en plein âge d'or de la photocomposition. François Boltana a ouvert la voie de l'électro-typographie moderne, alliant l'élégance de la geste calligraphique à une virtuosité technique et technologique inédite jusqu'alors. Véritable " type geek " avant la lettre, il décode en 1989 la calligraphie prodige de l'Anglais Joseph Champion et en propose l'année suivante une version complète et informatisée - c'est l'OpenType avant la lettre. Il fut aussi parmi les tout premiers créateurs de caractères à vendre directement ses polices de caractères, ouvrant la voie à la typographie indépendante telle que nous la connaissons aujourd'hui. Cet ouvrage propose de vous raconter le destin fascinant de ce créateur méconnu qui a pourtant su, parmi les premiers, allier la maîtrise de la calligraphie à l'aisance technologique dans la plus grande tradition de la lettre latine.