En fait, mon confrère et prédécesseur Denis Urval a déjà tout dit, et il suffit de lire entre ses notes pour en tirer une toute autre conclusion. "Oublions", dit-il, la pochette, le DVD, etc. Certes. Mais la pilule est un peu grosse à avaler, avec le Liebestraum en début de programme, cerise sur le gâteau. Bon, on veut bien "oublier", et se plonger dans cet enregistrement, par ailleurs enregistré au robot-Marie, c'est à dire sans présence, sans "air" ni profondeur - un de ces enregistrements cliniques qui font sans doute le bonheur des ingénieurs du son actuels, misérables techniciens sans âme. Alors, et la Sonate ? Les notes sont là, impeccablement, furieusement servies par une éblouissante digitalité, une certaine poésie s'en dégage, soyons honnête, qui éclaire certains passages avec une vraie personnalité. Dans l'ensemble, elle va plus vite que tous ses prédécesseurs, Martha Argerich incluse, du moins dans les mouvements rapides. Evidemment, elle (Sony) n'en met pas une à côté - on attend quand même le concert, sur le même tempo. Et alors? Eh bien, un disque de jeunesse, sûrement pas indispensable, quoique infiniment agréable. Et surtout, au finale: oserait-on trahir Beethoven (ou Mozart, ou Schumann) comme on a maintes et maintes fois trahi Liszt ? Ici encore, la partition est à la fois dévoyée par instants, puis interprétée selon la sauce "romantique" la plus conventionnelle qui soit. Buniatishvili n'a certainement pas écouté Bolet, elle a mal compris Arrau, et elle ne sait même pas qui est Gilels. A l'écouter, j'en finirais presque par apprécier Argerich, parce que homogène de bout en bout dans son délire. Liszt a toujours été la tête de turc des jeunes pianistes en mal de reconnaissance - lui-même s'en défiait comme de la peste, d'ailleurs, et se remettait systématiquement au piano pour démontrer comment il fallait le jouer - "avec des doigts d'araignée". De cette mérprise, on entend ici un énième exemple, même si le jeu de Buniatishvili, sa maîtrise et son caractère peuvent - éventuellement - laisser augurer une carrière intéressante. C'est tout le mal que je lui souhaite. Mais, par pitié, laissez Liszt dormir en paix.