Après un premier album éponyme où il posait ses fondations, Bob Dylan assume un parti pris d’auteur compositeur en signant de sa plume les 13 morceaux de
The Freewheelin’ Bob Dylan. Déçue par les ventes de
Bob Dylan, la maison de disque lui fait enregistrer un single folk rock (trois ans avant les Byrds)
« Mixed Up Confusion - Corrina Corrina ». Les ventes sont médiocres car peu conformes au nouveau profil de commentateur social que souhaitait John Hammond le découvreur de l’artiste. Un morceau de cette veine
« Talking John Birch Paranoid Blues », censé figurer sur l’album, est censuré par Columbia et par l’émission de télé
Ed Sullivan Show de peur d’un procès de la part de la John Birch Society, du nom du militaire et missionnaire baptiste d’extrême droite assassiné en 1945 par des communistes. Bob Dylan en profite pour placer quatre nouveaux titres dont les classiques
« Masters Of War » et
« Girl From The North Country ». Sorti après ces péripéties en mai 1963,
The Freewheelin’ Bob Dylan est plébiscité par les critiques, les radios et le public : 10 000 exemplaires sont vendus en un mois, et 200 000 avant la fin de l’Eté.
Le premier titre est
« Blowin’ In The Wind » : La force de cette chanson réside dans cette suite de questions sans réponses qui véhiculent les inquiétudes sociales du moment et notamment la question des droits civiques (qu’aborde aussi
« Oxford Town »). Son universalité réside dans le fait qu’elle ne donne pas de solutions toutes faites contrairement à la plupart des « protest songs ». Il est aussitôt repris avec succès par le trio folk consensuel de Peter, Paul and Mary, et se vend jusqu’à 300 000 exemplaires.
« Masters Of War » plus frontale, représente la chanson anti-militariste par excellence. C’est une dénonciation vive de l’industrie de l’armement soutenue fortement quel que soit le gouvernement en place. Le texte, au vu des guerres lancées depuis par les Etats-Unis, reste aujourd’hui d’une pertinence intacte.
Outre ces chansons protestataires, on trouve dans
The Freewheelin’ de magnifiques chansons d’amour comme
« Girl From The North Country », évocation pudique et tendre de sa première petite amie Echo. Celle-ci obtient un succès en France dans l’adaptation
« La fille du Nord » qu’en donne Hugues Aufray (texte de Pierre Delanoë) qui rencontra Dylan à ses débuts. Dans un registre plus acide,
« Don’t Think Twice, It’s All Right » est une belle chanson personnelle exprimant sa déception et son amertume face à son actuelle compagne Suze Rotolo. Le ton sardonique et cruel (« Tu m’as fait perdre un temps précieux ») est assez nouveau pour l’époque dans une chanson d’amour.
« Bob Dylan’s Dream » est une complainte nostalgique sur la perte de la jeunesse et de l’innocence et la nostalgie du temps qui passe. Avec la mélodie empruntée à la ballade anglaise «
Lord Franklin », c’est un constat assez stupéfiant de sagesse quand on connaît l’âge du chanteur.
Bob Dylan rend hommage aux « Talking Blues » de Woody Guthrie dans
« I Shall Be Free » et
« Talkin’ World War III Blues ». S’il garde à l’esprit l’humour ravageur de son maître, il y met une touche personnelle en adjoignant des situations grotesques où le délire est omniprésent.
« I Shall Be Free » est une manière d’affirmer qu’il refuse l’étiquette de chanteur sérieux.
La ballade
« A Hard Rain’s A-Gonna Fall », un des plus bouleversants pamphlets écrit contre la guerre est un condensé impressionnant de la maturité d’écriture de Bob Dylan. Composée pendant la crise de la « Baie des Cochons » en mai 1962, catastrophe nucléaire avortée entre les blocs américains et soviétiques,
« A Hard Rain’s A-Gonna Fall » est l’histoire d’un soldat qui, rentrant voir sa mère, lui raconte les horreurs qu’il a vu. C’est l’évocation d’un conflit nucléaire avec une accumulation d’images choquantes, poignantes dont l’étrangeté évoque une apocalypse à la Jérôme Bosch : Bob Dylan a puisé abondamment dans Rimbaud et Villon, lus grâce à Suze Rotolo. La composition bouleverse tous les chanteurs de folk et l’on dit même que c’est ce titre qui décida le poète Léonard Cohen à devenir chanteur.
A partir de cet album, le nom de Bob Dylan circule à travers les milieux étudiants du monde entier lui conférant un rôle de porte parole engagé de la jeunesse. Les autres sont touchés par la poésie très fine et maîtrisée de ce jeune homme de 22 ans qui s’exprime comme un vieux sage. Par sa diversité,
The Freewheelin’ Bob Dylan est indispensable à qui veut mesurer la première contribution à la musique populaire américaine.
François Bellion - Copyright 2012 Music Story