Thomas Hardy (1840-1928) fait partie de ces auteurs (plutôt rares) qui ont l'heur d'avoir souvent fait l'objet d'adaptations réussies de leurs aeuvres à l'écran. Polanski et Winterbottom, notamment, ont proposé des versions très satisfaisantes des deux chefs d'aeuvre de la maturité de Hardy,
Tess et
Jude. Moins connu que ces deux romans, Loin de la foule déchaînée (1874) en est comme une première esquisse : on retrouve le cadre familier du Dorset du XIXè siècles, des conflits de classe qui divisent cette civilisation rurale qui n'est homogène qu'en apparence, des difficultés que rencontrent les femmes pour réaliser leurs aspirations.
Comme chez Jane Austen, les hésitations d'un caeur féminin sont au centre de l'intrigue - mais, comme c'est naturel chez Hardy, un drame conclura l'oeuvre. Bethsabée Everdene, qui a hérité d'une ferme et se perçoit comme une forte femme, hésite entre trois hommes : Gabriel Oak, propriétaire déclassé qui s'est reconverti dans le salariat et qui représente l'homme droit et d'origine modeste cher à Hardy ; William Boldwood, propriétaire d'âge mûr ; le sergent Troy, séduisant militaire au passé trouble. Chacun de ces trois hommes offre un profil différent: un frère, un père, un amant. Qui sera l'heureux élu de Bethsabée ?
Cette adaptation de 1967 est d'une grande fidélité - et constitue une grande réussite dans la carrière très inégale de John Schlesinger. L'habile scénario de Frederic Raphaël (
Eyes Wide Shut) et le brio de la reconstitution d'époque, innovante pour l'époque, y sont pour beaucoup mais c'est évidemment la distribution qui constitue le point fort du film. Julie Christie est un casting idéal pour le rôle de Bethsabée et rend une de ses plus belles compositions. Elle est entourée par la crème des acteurs anglais de l'époque : Peter Finch, qui sait rendre la fragilité inattendue du personnage de Boldwood, faussement univoque, Alan Bates, parfait dans le rôle d'un homme miné par ses échecs professionnels et sentimentaux, mais faisant face avec courage et humilité à son sort, et puis il y a Terence Stamp, l'ange et le démon. Le sergent Troy n'est, je trouve, pas loin d'être son meilleur rôle. Sa beauté et son ambiguïté se prêtent admirablement au rôle et Stamp atteint des sommets dans les grandes scènes, toutes bien négociées par Schlesinger, où il propose soit une bouleversante sincérité (la mort de Fanny, sa fuite vers l'océan) soit le visage d'un odieux provocateur (le mariage, le spectacle de Dick Turpin).
C'est un grand plaisir que de voir ces admirables acteurs servir l'attachant roman du grand écrivain victorien.