CHRONIQUE DE HERVE PICART MAGAZINE BEST MAI 1984 N° 190 Page 85
2° Album 1984 33T Réf : EMI Pathé 2400851
Le hasard sait être savoureux. Pour moi, l'album le plus marquant de ce mois d'avril est sans conteste le second 33 tours de Marillion. Quand on sait que le leader de ce groupe a justement choisi le pseudonyme de Fish, on ne peut que se délecter de la coïncidence. D'autant que Marillion garde encore un côté "poisson d'avril", tant il continue à sonner plus que Genesis, source inépuisable de blind fold tests à émotions.
Mais laissons-là ce qui n'est qu'anecdote. Il faut en finir une bonne fois avec ce malentendu Marillion/Genesis, car il empêche de s'apercevoir clairement que Marillion est incontestablement l'une des révélations les plus marquantes de la nouvelle scène anglaise, un groupe de première grandeur , un futur géant. Si le label du groupe avait trouvé bon de coller sur la pochette un sticker précisant : "Ceci est un chef d'oeuvre", personne n'aurait pu l'attaquer pour publicité mensongère, car c'en est un, un gros, un vrai, le genre de disque qui s'écoute comme on regarde la grande Pyramide. Que vaut alors, face à cela, le petit débat mesquin sur les influences de Marillion ?
Bon, il est dans la lignée de Genesis, mais aucun des albums de la Genèse ne sonne vraiment comme celui-ci. Mieux, aucun groupe ne sonne comme Marillion sait le faire. N'est ce pas là, au contraire, l'originalité absolue ? Quant à Fish, disons tout simplement qu'il est le troisième sommet d'un triangle équilatéral (royal) dont les deux autres seraient, à égalité, Peter Gabriel et Peter Hammill (auquel il est fait plus qu'allusion sur la pochette). En fait, Marillion est la synthèse parfaite de quinze ans de rock anglais, une sorte d'aboutissement total, et si l'on trouve à l'oeuvre maints ingrédients de la progressive (Genesis, Van Der Graaf, Crimson), on y sent tout aussi présents la vigueur du hard et l'esprit de la new wave.
Marillion est un groupe infiniment complet, qui couvre avec aisance toutes les catégories du rock, et les transcendes grâce à ses musiciens-orfèvres (notamment Steve Rothary et Mark Kelly, impeccable joailliers du son)et à la personnalité exceptionnelle de son chanteur, ce fantastique Fish qui vous fait vous surprendre au moindre de ses mots, qui sert de sa voix comme du plus fou des synthétiseurs, qui l'orchestre, la multiplie tout au long de vocaux théâtraux bourrés de vie et d'énergie.
L'on comprend alors que les lecteurs de Sounds aient élu un tel groupe comme leur préféré, "Fugazi" ne fera encore que renforcer leur admiration et la nôtre, tant il complète et renforce idéalement les tableaux baroques de
"Script For A Jester's Tear", par une série de chansons d'une intensité peu commune, faites de millions de mélodies, de trouvailles, de séquences qui font du moindre instant un évènement.