Furie (Fury) est le premier film américain de Fritz Lang tourné en 1936. C'est un chef d'oeuvre. Un homme, Joe Wilson (Spencer Tracy), part en voiture rejoindre sa fiancée (Katherine Grant) qui a dû le quitter pour trouver du travail. Il est heureux: après avoir lui-même été obligé de travailler pour un salaire de misère, il a monté avec ses frères un petit garage avec une station-service qui marche bien. En prenant un raccourci par une petite route, il se fait arrêter par un sherif adjoint local qui, comme il est étranger, le suspecte d'avoir participé à l'enlèvement d'une petite fille. Interrogé, il a le malheur d'aimer les cacahouètes comme le principal suspect de l'enlèvement! et de détenir parmi l'argent qu'il a en portefeuille un des billets de la rançon. A partir d'une phrase prononcée par l'aide shérif dans la boutique du coiffeur local, la rumeur se propage dans la ville: la police aurait arrêté l'un des kidnappeurs, les peuves grossissent au fur et à mesure, une foule menaçante demande à voir le prisonnier pour le lyncher, la tension monte et l'irréparable semble devoir se produire. La foule met le feu à la prison et 22 meneurs sont jugés et risquent la peine de mort pour ce qu'ils ont fait. Mais Joe Wilson est-il vraiment mort dans l'incendie?
Ce film est magnifique, de tension, de suspense, d'action (la propagation de la rumeur est parfaitement rendue), avec un message très clair contre toute forme de justice expéditive et de lynchage. C'est un plaidoyer magnifique pour le droit comme l'est aussi The Ox-Bow Incident (L'étrange incident) de William Wellmann tourné en 1943. Le droit est magnifié dans les deux parties du film, la partie du lynchage et celle du procès. C'est aussi bien sûr un très beau film judiciaire, un film de prétoire pour reprendre l'expression de Christian Guéry qui a consacré à cette thématique plusieurs ouvrages (Les avocats au cinéma, mars 2011; Justices à l'écran, 2007). Le procès confère une très forte intensité dramatique à la deuxième partie, avec le rebondissement habilement orchestré par le procureur en vue de démonter les faux témoignages des habitants suivi par d'autres rebondissements encore plus étonnants.
Pour un premier film américain, Fritz Lang n'y va pas de main morte: il n'hésite pas à montrer un visage peu reluisnt de l'Amérique. Outre le lynchage, les autorités publiques ne sont pas dépeintes sous leur meilleur jour: l'adjoint du gouverneur n'hésite pas à retenir la garde nationale car il n'estime pas prudent d'intervenir en plaine année électorale. Cette forte critique est cependant compensée par l'illustration du fonctionnement finalement efficace du système, la libre entreprise permettant au héros de se sortir de sa situation et d'espérer épouser la femme qu'il aime, et le système judiciaire fonctionnant pour assurer le respect du droit.