Bernard Hourcade est un ancien directeur de l'Institut Français de recherche en Iran et de l'équipe de recherche du Monde iranien. Il est directeur de recherche au CNRS. Il s'intéresse surtout à la géographie sociale, culturelle et politique de l'Iran.
Dans l'introduction de sa géopolitique de l'Iran, il rappelle le décalage entre un pays considéré comme le berceau d'une grande civilisation et qui, en dépit de nombreux atouts, n'arrive pas à trouver sa place dans le monde durant l'histoire contemporaine et en particulier le XXème siècle. Pourtant, depuis une trentaine d'années, l'Iran est sous les feux des projecteurs en raison de la révolution islamique de 1979 qui en a fait un acteur imprévu mais incontournable de la géopolitique du Moyen-Orient, mais aussi mondiale. L'Iran fascine et repousse à la fois. Les Occidentaux n'arrivent pas à se défaire de l'héritage impérial, quand le shah avait tenté de forger une identité nationale, sans trop de succès. Jusqu'en 2009, les Etats-Unis ne concevaient qu'un renversement de la république islamique, à l'image de ce qui avait été fait en 1953 contre Mossadegh. De fait, la méconnaissance d'un pays omniprésent dans les médias est la porte ouverte à toutes les approximations et aux dérives idéologiques. Or l'Iran, voisin de l'Irak, de l'Afghanistan et du Pakistan, grand pourvoyeur d'hydrocarbures, est un pays avec lequel il faut compter. Partenaire incontournable des pays industrialisés, l'Iran a par ailleurs la plus ancienne tradition démocratique de sa région, avec la constitution de 1906. La découverte du pétrole en 1908 a changé le rôle géopolitique de l'Iran, qui a voulu s'affirmer, surtout depuis la révolution islamique, non seulement comme une puissance régionale mais comme un leader du monde islamique et une nation d'importance sur le plan mondial. Or, ces objectifs peinent à être atteints aujourd'hui et l'Iran suscite davantage la crainte que le respect. La clé réside dans la relation avec les Etats-Unis, qui a pris un nouveau cap depuis la déclaration de Barack Obama en 2009. L'Iran concentre en effet les enjeux : hydrocarbures, problème de l'islamisme et du terrorisme, du trafic de drogue, du nucléaire et des pays émergents. Pour Bernard Hourcade, l'Iran recèle trois identités géopolitiques qui n'ont jamais été coordonnées ensemble par ses gouvernants : le nationalisme, l'islam et l'ouverture internationale. C'est à ces trois échelles d'interaction de la politique étrangère iranienne que l'auteur se propose de divulguer son analyse. Intégrée dans la mondialisation, la société iranienne a changé, mais la République islamique fera-t-elle de même ?
Dans sa conclusion intitulée "Quand l'Iran s'éveillera", Bernard Hourcade explique que l'Iran des Pahlavis a construit une identité nationale après avoir été dominé par les grandes puissances, mais n'a pas compris les dynamiques de l'islam ni celles d'une société plus ouverte sur le monde. La république islamique a valorisé l'héritage impérial, a protégé son territoire contre l'Irak et défendu les chiites, tout en donnant -temporairement- la parole à la population. La République islamique est confiante en sa puissance, en raison de ses richesses énergétiques et de son rôle de leader de la contestation anti-américaine. En réalité, les régimes politiques successifs n'ont pas su jouer des atouts du pays pour donner à l'Iran la place qu'il aurait dû prendre. Le régime islamique n'a qu'une capacité de nuisance rendue très sensible par la conscience d'une faiblesse intrinsèque. La "menace iranienne" est donc à relativiser car le régime lutte pour sa survie, et ses membres ne peuvent d'ailleurs quitter l'Iran : la solution viendra de l'intérieur. C'est bien le caractère républicain, qui avait tant inquiété les pays voisins en 1979, qui semble surgir aujourd'hui, avec les manifestations de 2009. La paranoïa à l'égard de l'Iran a été accrue par le problème du nucléaire. Le pays est en retard économiquement sur certains voisins, comme la Turquie, et n'a pas les capacités militaires pour jouer le rôle de "gendarme du Golfe persique", comme sous le Shah. L'Iran n'est pas devenu le leader du monde islamique face au barrage arabe et sunnite : tout juste peut-il se targuer d'un succès avec le Hezbollah et demeure-t-il le "protecteur" des chiites. En fait, l'Iran devient un pays émergent, qu'on ne peut pas comparer à la Chine ou l'Inde, mais plutôt au Brésil, à l'Argentine, à l'Indonésie, un nouveau "tiers-monde" pour Bernard Hourcade, qui revendique de plus en plus sa place dans les organisations internationales. L'avenir de l'Iran est fonction aussi de la levée de l'embargo et des sanctions par les Etats-Unis, qui mènent une politique parallèle en Irak. Le nationalisme iranien tend aujourd'hui à s'associer à la mondialisation et à se détacher de l'islam avec lequel il avait mené la révolution de 1979. Après le nationalisme et l'islam chiite, l'heure serait donc bientôt venue pour les Iraniens de mettre en avant la république.
Une dizaine de cartes est insérée en parallèle au texte, ainsi que de nombreux encadrés, répertoriés en fin de volume. On y trouvera aussi une bibliographie indicative. Une ou deux erreurs sont repérables dans la partie décrivant les forces militaires iraniennes, notamment un passage où Bernard Hourcade parle de F-16 au lieu de F-14. Néanmoins, voici un livre à ne pas négliger afin d'en savoir plus sur l'Iran, qui demeure effectivement assez mal connu malgré sa très -trop- grande visibilité médiatique. Une synthèse de référence qui démontera pour certains quelques idées reçues.