Adaptée d'une nouvelle de Conrad c'est à Ibsen et à Proust que l'atmosphère de cette histoire fait plutôt penser. Ibsen pour la difficulté d'une femme de s'affranchir de la tutelle masculine et Proust pour les rites sociaux imposés par une factice riche bourgeoisie. Gabrielle, prise au piège des conventions sociales et conjugales, essaie enfin d'être sincère avec elle-même et de vivre en accord avec cette sincérité. Le personnage reste superbement énigmatique puisque le point de vue adopté par Chéreau est (par la voix off et par la caméra) celui du mari dont les certitudes sont brutalement sapées. Est-ce par orgueil, par véritable passion, par jalousie possessive ou par souci des convenances qu'il cherche à retenir cette épouse sur le point de lui échapper, une étrangère qu'il n'a jamais eu l'idée de chercher à comprendre? Chéreau aborde la rupture sous l'angle de celui qui est quitté parce que s'offre alors tout un éventail de sentiments et de réactions, de plus en plus violents (saisissant et surprenant crescendo) tandis que la femme déjà absente reste insaisissable. Ce n'est pas par complaisance pour une époque surannée que le drame se situe au début du XXème siècle mais parce que la vie privée n'appartenait pas à l'individu, elle était régie par des codes sociaux étouffants et des m½urs rigides . Quand elle n'apparaît pas dans les réceptions, Gabrielle est rarement seule, elle n'a pas d'intimité, elle est entourée d'un ballet de servantes, aussi dévouées que perfides (des scènes superbes). Génial metteur en scène de théâtre, Chéreau développe certes un aspect théâtral très intense dans cet affrontement dramatique entre les deux protagonistes en huis clos où gestes, expressions du visage, déplacements et dialogues sont essentiels. Mais le film éblouit surtout par ses recherches esthétiques splendides (le noir et blanc, la couleur et de multiples procédés) qui permettent de donner à cette intrigue classique une étonnante modernité. Parmi les films de Chéreau c'est celui qui va le plus loin dans l'exploration des palettes du langage cinématographique. Un chef d'½uvre.