Une fois n'est pas coutume - même si ce n'est pas la première fois depuis que j'ai le plaisir de m'exprimer ici -, je suis beaucoup plus réservée sur ce spectacle que mes amis commentateurs et je vais essayer de dire clairement pourquoi, parce que j'oscille entre la louange et le grief de manière diamétralement opposée, position inconfortable si l'on n'est pas un gymnaste rompu au grand écart...
Mon état d'esprit allant toujours résolument du côté du bon, je vais commencer par ce qui est (selon moi bien sûr, subjectivité oblige) mauvais.
La mise en scène : mon opinion, soit dit sans précautions oratoires, c'est qu'elle caractérise un contresens fort dommageable en regard de l'œuvre, une source d'agacement aussi, frisant l'exaspération...
Œuvre dont il faut dire quelques mots avant d'expliciter cette opinion, d'autant plus qu'elle est plutôt mal connue sinon méconnue dans le répertoire du grand Gaetano Donizetti.
Il ne paraît pas inutile de savoir que Donizetti l'a composée dans un moment d'affliction extrême, alors que sa vie personnelle était frappée par un acharnement du sort en forme de deuils successifs, ses père et mère d'abord puis son épouse après la mise au monde d'un troisième enfant mort-né.
Ce contexte existentiel fait inévitablement penser à celui dans lequel Verdi a composé Nabucco, fort peu après qu'il eut perdu en moins de deux années ses deux très jeunes enfants et son épouse, et pensait abandonner pour toujours sa carrière alors commençante de compositeur lyrique, il a plu au Ciel qu'il ne le fît pas...
L'intérêt de connaître ce contexte existentiel du créateur tient dans la question de la résilience signifiée par la création artistique, pour qui possède le don de la création artistique : un don qui permet de sublimer et de transcender la souffrance intime, avec l'énergie très singulière qui se nomme énergie de survie, une énergie "reptilienne", celle qui vient du plus loin et ramène du côté de la vie, contre toute attente.
C'est peut-être ce contexte existentiel qui explique (ce n'est pas moi qui l'affirme) que Donizetti n'ait pas, dans cette œuvre résiliente, donné à l'envi des morceaux de bravoure vocaux dont le Bel Canto était conventionnellement riche, ce qui a dérouté le public lors de la création et qui a donc (forcément) été reproché au compositeur.
C'est sans doute et surtout ce contexte existentiel qui explique (c'est moi qui le dis : ma perception), que Donizetti ait fait de cette œuvre un "chaudron passionnel".
La reine Élisabeth d'Angleterre, fille de Henry VIII - dont l'histoire vraie nous enseigne qu'elle fut proprement hystérique, ce qui est bien exprimé par ces mots "la reine vierge" -, est ici présentée comme la "reine puissante au cœur tendre" et plus exactement (car son cœur n'a rien de tendre) comme une femme dont la toute-puissance royale, qui lui permet de signer un arrêt de mort à tout moment selon son bon plaisir, n'a d'égale que son lamentable dénuement face à l'amour frustré, la jalousie de la femme délaissée, la rage de l'abandon, la peur de perdre ce qu'elle croit être un amour à elle acquis, l'angoisse de la solitude et de l'irréparable outrage des ans.
Sa rivale, Sarah, mariée de force à Nottingham par la volonté régalienne d'Élisabeth, eut dans le passé une liaison avec Robert Devereux, Comte d'Essex, ils furent amoureux, ils le sont toujours, mais c'est un amour interdit, de toutes parts.
Ce maquis passionnel et sentimental se complique encore par l'amitié que porte Nottingham, le mari de Sarah, à Essex, l'ancien amant amoureux de son épouse, dont il ignore qu'il est son rival, et qui essaie de lui sauver la vie alors que Rober Devereux est accusé de haute trahison et encourt la peine capitale.
Autant dire que le chaudron bouillonne et déborde...
Et j'en reviens à la mise en scène : glaciale, immobile, tétanisée, d'un "modernisme" dénué de sens en ce qu'il n'est pas seulement anachronique mais plus encore inintelligible.
Passons sur les costumes trois pièces des hommes et sur les tailleurs ringards des femmes (étant précisé que nos cantatrices n'ont pas des silhouettes de sylphide, ce qui n'arrange rien), passons sur les catogans de ces messieurs et sur les talons aiguille de ces dames - encore que le regard proteste -, mais ne passons pas sur le décor absurde d'un palais royal Renaissance transformé en hall d'entrée d'un immeuble de bureaux que l'on pourrait trouver dans une tour de La Défense.
Pendant que se joue une brillante et superbe ouverture (créée pour la représentation parisienne de l'œuvre), on contemple avec une surprise dérangée ou un dérangement surpris ce décor affligeant de morne froideur et on se demande de quelle mauvaise plaisanterie on est victime : il y a l'employé qui passe l'aspirateur (ou la cireuse ?), celui qui remplace les bonbonnes d'eau minérale destinées au personnel salarié, gobelets en plastique à l'appui, il y a les fauteuils en cuir (ou assimilé), les journaux sur un présentoir et, dans ce décor surréaliste mais plus encore inepte, des gens qui se meuvent : qui sont-ils, que font-ils ? allez savoir...
Ainsi en sera-t-il pendant toute la représentation.
Je veux bien que l'on me démontre la pertinence d'une telle mise en scène, atone, inerte, plate, insipide et incolore, dénuée de la moindre éloquence, mais j'attends !
Chose promise, chose due, le bon maintenant...
À tout seigneur tout honneur : la musique de Donizetti, magnifique.
Sans doute inhabituellement sobre et retenue en regard des canons du Bel Canto mais d'une beauté mélodique, d'une élégance stylistique et d'une énergie électrisante qui disent bien la résilience : le malheur n'a pas coupé le compositeur de son art, ce fut exactement le contraire.
L'orchestre (Munich) et la direction (Friedrich Haider) : absolument parfaits.
Les chanteurs : j'en mentionnerai deux.
Oui, parce que si Roberto Aronica, ténor qui porte le rôle éponyme de l'œuvre est très bien, sans être bouleversant, si Jeanne Piland, mezzo-soprano qui porte le rôle de Sarah est également très bien, sans être bouleversante, ce sont Edita Gruberova (soprano) en Élisabeth et Albert Schagidullin (baryton) en Duc de Nottingham qui impressionnent.
Lui est une véritable découverte pour moi : timbre de toute beauté et grande classe, à tous égards.
Quant à elle, elle "interpelle".
Née le 23 décembre 1946, Edita Gruberova frisait donc la soixantaine lors de cette représentation captée en 2004.
Sa puissance vocale et son art du chant sont renversants.
Disons-le franchement, elle n'est ni belle ni gracieuse, son visage est ingrat, son corps est lourd, et on lui inflige le port d'une perruque rousse passablement grotesque (on s'en aperçoit parfaitement quand elle l'enlève au moment de son improbable abdication) mais au moins est-il permis de comprendre que cette incarnation physique d'un personnage royal mais effondré est en phase avec la femme puissante mais pathétique que nous propose le livret (d'origine française), hors toute vérité historique.
Oui, dans ce rôle en particulier, Edita Gruberova fait taire toute réserve, elle est grande.
Alors chers Amis ?!
Alors... entre ce que ce qui m'est apparu mauvais et ce que j'ai trouvé bon, faites votre libre choix, sans que je vous influence de manière négative car le mieux, c'est le bon...