Pendant les 25 premières minutes du film, regardez avec quelle exactitude et quelle tendresse Gilles Grangier, le mal jugé, nous décrit la vie du camionneur Chape (Jean Gabin): le détails du décor, sur la table de nuit notamment, la chemise qu'on réchauffe devant un chauffage éléctrique, etc. Ces minutes sont vraiment délectables. Car la sympathie de Grangier pour ses personnages, sympathie profonde, nourrie de sensibilité, non de sensiblerie, se fait poésie, poésie du quotidien, des petites choses à la fois insignifiantes et vitales, poésie de l'amitié virile, bourrue et chaleureuse, poésie de l'amour tendre qui a bien les allures du bonheur : la scène entre Jeanne Moreau, amoureuse amusée (on ne l'a pas assez vue dans ce type de rôle), et Jean Gabin, bougon et charmeur, autour de la table du diner est un délice, comme celle du coucher, grâce aussi, bien sûr, aux dialogues doucement ironiques de Michel Audiard.
C'est ensuite, pendant une petite heure, un suspense policier très éfficace, durant lequel la vie artificielle, faussement virile, des caïds s'oppose à celle simple et vraie des petites gens, routiers ou bistrots. Et tout cela se termine par un combat camions contre voiture comme on en a peu vu au cinéma.
Alors justice pour Gilles Grangier, grand et bon réalisateur, et grand parce que bon réalisateur. Le métier, quand il est exercé avec cette probité est chose admirable, messieurs les critiques. Gilles Grangier, comme Georges Simenon, qu'il a si bien mis en images,de l'avis du romancier lui-même, est de ces artisans qui ne recherchant pas l'art l'ont souvent trouvé. Car celui-ci est plus sûrement au bout du travail bien fait qu'au bout de l'inspiration, ce fantasme romantique qui n'épate que les gogos.