Un vieux piano rempli d’histoires, une guitare étincelante, un chant perdu dans les hauteurs des collines californiennes : ainsi commence Gentle Spirit, avec le morceau du même nom. Que l’auditeur se rassure, le charme alors créé n’est pas prêt de se rompre. Les douze morceaux suivant sont chacun doté d’un certain génie – n’ayons pas peur des mots – et de cette sensibilité écorchée qui est celle de Jonathan Wilson, multi instrumentiste originaire de Caroline du Nord exilé à Laurel Canyon, Californie.
Wilson ne partage pas que ce lieu de création hors du commun avec David Crosby. Ce premier album solo (du moins officiel puisqu’un certain Frankie Ray était paru en 2007) ne s’embarrasse pas de contraintes. La durée des titres va de 3 à 10 minutes, sans sourciller, tandis que l’enregistrement analogique, risqué pour beaucoup d’artistes de nos jours, ne fait que rajouter à la chaleur du disque.
« Can we Really Party Today ? », une pure merveille mélodique, évoque le meilleur du regretté Eliott Smith avant que « Desert Raven » transporte littéralement son auditeur dans des dunes de sables ensoleillées. Il y a d'ailleurs beaucoup de (Mère) nature dans Gentle Spirit : « Canyon in the Rain », « Ballad of the Pines », « Waters Down » ou la très pinkfloydienne « Valley of Silver Moon » remontent aux sources de l’humanité – aux sources du folk si bien nommé. Evoquant ses ancêtres Neil Young ou Bob Dylan, Wilson ne marche cependant pas dans leur ombre et impose sa personnalité à chaque minute de Gentle Spirit. Lorsque l’hommage est réussi, il n’est pas question de pastiche.
Enregistré de manière uniquement analogique, l’album laisse également la part belle au psychédélique, qui s’invite volontiers sur « Natural Rhapsody », « The Way I Feel » ou « Woe is Me ». Si le rythme s’accélère parfois, aucune agressivité se fait sentir, et Wilson semble plus que tout veiller à la sérénité de ses chansons. Pour ne rien gâcher, ses amis Chris Robinson (The Black Crowes), Andy Cabic (Vetiver) ou Gary Louris (Jayhwaks) interviennent avec un plaisir non dissimulé.
« La musique souvent me prend comme une mer ! Vers ma pâle étoile, sous un plafond de brume ou dans un vaste éther, je mets à la voile… » Ces vers du poème de Charles Baudelaire baptisé La Musique semblent avoir été écrits, il y a pourtant bien longtemps, pour Gentle Spirit. Son investissement complet dans la musique, son jeu de guitare ensorcelant et sa voix profondément généreuse classent Jonathan Wilson parmi les musiciens les plus doués de son époque. Il n’y a plus qu’à souhaiter à son disque d'aujourd'hui, qui témoigne d’un très haut niveau, de dignes successeurs. En attendant, fi du futur – il suffit de se plonger tout entier dans cette douce nostalgie du passé seventies, et de savourer pleinement l’instant présent de cette une heure et vingt minutes d’écoute.
Sophie Rosemont - Copyright 2012 Music Story