Voilà un livre comme je les aime : clair, concis et instructif ! On en ressort plus intelligent (du moins c'est ce que l'on aime à croire...)
L'intérêt de l'ouvrage est triple :
- En premier lieu, il décrypte l'incroyable complexité de cette guerre d'Espagne qui est souvent décrite comme une simple guerre civile opposant la République à Franco et ses alliés, et comme une préfiguration de la deuxième guerre mondiale, mais qui s'avère en réalité bien autre chose. A la lutte antifasciste se superpose en effet une lutte fratricide au sein même du camp républicain entre les partis du front populaire, dominé par les communistes alliés de Moscou, partisans d'un retour à l'ordre établi, et les organisations révolutionnaires, partis marxistes et syndicats anarchistes, attachées aux conquêtes sociales de la République et à leur poursuite.
- En second lieu, il décrit en détail le parcours de George Orwell, présent en Espagne de Décembre 1936 à juillet 1937 et qui combattra dans le camp républicain, non au sein des fameuses Brigades Internationales présentes sur le front de Madrid, mais dans les milices du POUM (parti Ouvrier d'Unification Marxiste) sur les fronts d'Aragon et de Catalogne. Il sera le témoin direct des tristes évènements qui surviendront à Barcelone, en marge de la guerre, en mai et juin 1937 et qui seront la cause principale de son départ précipité d'Espagne. Orwell retracera son expérience espagnole, dont il reviendra profondémment bouleversé, dans un ouvrage "Hommage à la Catalogne", largement commenté dans ce livre
Hommage à la Catalogne : 1936-1937.
- Enfin, il explique comment cette guerre d'Espagne, vue de l'intérieur, sera le point de départ de toute la réflexion d'Orwell sur le totalitarisme, réflexion qui aboutira à la rédaction de son oeuvre majeure "1984". Tout le paradoxe pour Orwell, qui fera la richesse de sa pensée, peut se résumer ainsi : militant socialiste, profondément révolté par les excès du capitalisme (exposés dans le "le quai de Wigan"
Le quai de Wigan), il s'engage en Espagne pour la défense des idéaux démocratiques contre le fascisme et se retrouve directement confronté, dans son propre camp, à la violence du stalinisme : désinformation, mensonges d'Etat, arrestations arbitraires, procès truqués, tortures, exécutions sommaires...Toute la panoplie des techniques mises en oeuvre en URSS, mais également dans l'Allemagne nazie, pour traquer et asservir l'ennemi de l'intérieur sont déployées là, sous ses yeux, contre ses propres amis et par de supposés alliés...
Orwell reprendra tous ces éléments pour mettre en scène l'univers totalitaire de "1984"
1984. Mais, si le livre constitue effectivement une critique virulente du stalinisme, il va bien au delà en esquissant une critique générale de toutes les formes de totalitarismes, désignées sous le terme de "collectivisme oligarchique"; une critique qui entre en résonnance avec l'époque actuelle, confrontée à un système se caractérisant par une alliance des classes dominantes, politiques, économiques et intellectuelles (médiatiques), destinée à contrôler le pouvoir garant du maintien de leurs privilèges, et à cantonner le peuple dans une stricte obéissance au moyen de différentes techniques :
- la soumission au marché mondialisé (idéologie consumériste, précarité organisée de l'emploi, disparition progressive des services publics : éducation, santé...),
- l'atomisation de la société (affaiblissement des défenses collectives - famille, syndicat... - par la promotion d'un individualisme exacerbé),
- le mensonge médiatique ( le "il n'y a pas d'autres alternatives" propagé sur tous les plateaux télé ),
- la dénonciation de l'ennemi intérieur ("l'assisté") et/ou extérieur ("l'immigré" de préférence musulman),
- le déni de réalité ("plan social" pour "licenciement", "dommage collatéral" pour "victimes innocentes", "création de valeur" pour "exploitation"...),
- l'inflation de législations répressives ("il ne sera bientôt plus possible de battre un cil sans violer une loi" anonyme - lu sur internet )
- et, en dernier ressort, la violence physique, car, si le système a su d'adapter (et il semble bien que le recours à la violence, contre-productif aujourd'hui comme l'esclavage hier, soit devenu moins nécessaire), l'usage illégitime de la force demeure toujours disponible en cas d'impérieuse nécessité (Guantanamo aux USA...).
Si l'on doit retenir une leçon d'Orwell, c'est que le totalitarisme n'est pas mort avec la disparition du nazisme et du communisme soviétique. Indépendamment du cas chinois, pays qui, faut-il le rappeler, n'a pas renoncer à glorifier Mao, grand criminel devant l'Eternel, et dont la conversion à une forme de capitalisme non démocratique demeure plus inquiétante que rassurante, il ne faut pas sous-estimer les dérives totalitaires à l'oeuvre dans les sociétés démocratiques et favorisées par les évolutions technologiques (surveillance numérique, fichage informatique, "progrès" des biotechnologies...). En ce début de XXIème siècle, il semble bien que les critères clivants du siècle dernier (la droite et la gauche, la présence ou non d'élections libres, la propriété publique ou privée des moyens de production...), soient devenus accessoires. Nous changeons de gouvernement sans changer de politique, nous encensons le "modèle chinois" qui nous mène à notre perte, nous déroulons le tapis rouge aux fonds souverains étrangers et à la finance islamique, nous nous substituons aux actionnaires privés en subventionnant et nationalisant les banques, nous privatisons les terres agricoles des pays pauvres au profit de fonds spéculatifs extra-territoriaux....Et pendant ce temps l'oligarchie continue de s'enrichir et le peuple de s'appauvrir, accroissant ainsi le fossé des inégalités mondiales au nom du sacro-saint dogme néo-libéral... Autant d'évolutions dont il convient de s'inquiéter et qui n'annoncent rien de bon....
"Le totalitarisme a étouffé la liberté de pensée à un point encore jamais vu. Et il importe de comprendre que sa mainmise sur la pensée s'exerce de manière non seulement négative, mais aussi positive. Le totalitarisme ne se contente pas de vous interdire d'exprimer - et même de concevoir - certaines pensées : il vous dicte ce que vous devez penser, il crée l'idéologie qui sera la vôtre, il s'efforce de régenter votre vie émotionnelle et d'établir pour vous un code de comportement. Il met tout en oeuvre pour vous isoler du monde extérieur, vous enfermer dans un univers artificiel où vous n'avez plus aucun point de comparaison. L'Etat totalitaire régit, ou en tout cas essaie de régir, les pensées et les sentiments de ses sujets au moins aussi complètement qu'il régit leurs actes." - George Orwell
Non ! le bête n'est pas morte ! Et, peut-être serait-il temps de recommencer à penser et de retrouver le sens de la décence commune ?....