Enescu (françisé en Enesco) est issu d'une famille marquée par la tragédie; alors que le couple a déjà perdu ses sept premiers enfants (deux en bas âges, les cinq autres dans une épidémie de diphtérie), les parents, très religieux (le père est prêtre orthodoxe), prient ardemment pour avoir un nouvel enfant. Ainsi accueilli comme un don divin, naît George, en 1881, à Liveni (une petite ville de Moldavie, qui en 1973 prendra le nom du compositeur). Il a 3 ans lorsqu'il découvre la musique, à travers des orchestres tziganes (dont on retrouvera l'influence directe dans ses premières oeuvres). Ses dons naturels pour la musique sont immédiatement repérés; il part à Vienne étudier le violon, le piano, et la composition (il y rencontrera aussi Brahms en 1894). A 14 ans il part à Paris poursuivre ses études avec des professeurs comme Ambroise Thomas, Jules Massenet ou Gabriel Fauré, et avec des partenaires comme Fritz Kreisler ou Jacques Thibaud.
Excellent chef d'orchestre, pianiste, violoniste virtuose, ses succès d'interprête ont souvent éclipsés ses talents de compositeur (à son grand dam, d'ailleurs). Il est surtout connu pour sa célébrissime Rhapsodie Roumaine op.11, composée en 1901. Il est aussi très connu comme pédagogue, avec des disciples prestigieux comme Arthur Grumiaux, Christian Ferras ou encore Dinu Lipatti (dont il était le parrain), et surtout Yehudi Menuhin (à partir de 1927), qui se liera d'amitié avec le compositeur (il accompagnera d'ailleurs Menuhin dans plusieurs enregistrements, à la baguette ou à l'archet; citons un Double Concerto de Bach avec Pierre Monteux, en 1933, toujours considéré aujourd'hui comme une référence).
Enescu n'a cependant pas mérité son titre de plus grand compositeur roumain sur base de ses seules 2 Rhapsodies ou de sa 3ème Sonate pour piano et violon (son oeuvre de chambre la plus jouée). On lui doit en effet une bonne trentaine d'opus, souvent remarquables, dans lequelles on retrouve les écoles françaises et viennoises emmêlées d'influences traditionnelles roumaines, mélange de classicisme, de romantisme et d'impressionisme. On notera pour mémoire 3 Symphonies (ainsi qu'une Symphonie de chambre pour 12 solistes, sa dernière oeuvre achevée en 1954, quelques mois avant sa disparition), plusieurs Concertos, plusieurs Sonates pour piano/violon/violoncelle, et un corpus important de musique de chambre (citons 2 Quatuors à cordes, 2 quatuors avec piano, un Quintette avec piano, un Octuor à cordes, et même un Dixtuor à vents !).
Il a également composé un unique opéra : Oedipe, une tragédie lyrique en 4 actes qui repose sur un livret versifié (en français) d'Edmond Flegenheimer (dit Edmond Fleg, qui signa aussi le livret du Macbeth d'Ernest Bloch), inspiré par les textes antiques grecs de Sophocle, dont on retrouve ici les deux épisodes encadrés d'un prologue et d'un épilogue, permettant de tracer la vie d'Oedipe depuis le berceau jusqu'à sa mort.
La composition initiée en 1910 aboutira seulement en 1931, la création ayant lieu à l'Opéra de Paris en mars 1936 (neuf ans après l'Oedipus Rex de Stravinsky). Il ne sera ensuite que rarement joué, si ce n'est à Paris en 1955 sous la direction de Charles Bruck, à la Monnaie de Bruxelles durant les saisons 1956-1957 (onze représentations en tout), sous la direction de René Defossez (avec, dans de petits rôles, Gabriel Bacquier et Rita Gorr), et en Roumanie (dans la version adaptée en roumain, qui fut créée à l'opéra de Bucarest en 1958 sous la direction de Constantin Silvestri). Heureusement, ces dernières années, cet opéra semble peu à peu sortir de l'ombre, avec notamment une version (quelque peu réduite) donnée à Vienne en 1997 (et dont la Première a été captée par Naxos), ou encore de nouvelles représentations scéniques à Toulouse en 2008 et à Bruxelles en 2011.
L'orchestre est l'élément fondamental de l'opéra, l'action étant plus descriptive que scénique; on y retrouve l'influence de Massenet et Debussy mais aussi celle de Wagner. Une orchestration riche et complexe, dans un langage musical raffiné, tout en subtilités et en couleurs, fait d'art mélodique consommé sur l'autel du romantisme crépusculaire, avec un usage aussi intensif que discret du leitmotiv. L'ensemble de la composition gravite autour de l'éprouvant rôle titre, symbolisant le genre humain soumis à l'implacable volonté de dieux; les nombreux autres intervenants secondaires servant en somme à le mettre davantage encore en évidence. Un Oedipe ouvertement humaniste, d'une grande puissance et d'une grande richesse, avec un final en forme de nitescence christique.
Même si l'on citera pour mémoire un premier enregistrement mondial en 1966, dans la version roumaine, cet enregistrement studio réalisé à Monte-Carlo en juin 1989 est le premier et le seul enregistrement complet de la version originale en français. Une exécution magnifiquement captée, dominée de la tête et des épaules par un José van Dam impérial, qui livre probablement ici l'un de ses meilleures enregistrements. Le plus grand baryton-basse belge donne ainsi à son personnage une intensité dramatique et une grandeur véritablement tragique, tout en sachant rester d'une noble sobriété, avec en prime un timbre splendide et une diction irréprochable. Les rôles secondaires sont tous remarquables, avec Nicolaï Gedda, Brigitte Fassbaender, Barbra Hendricks, Gabriel Bacquier, mais aussi Marcel Vanaud (un autre baryton belge ;), Gino Quilico, ou Jean-Philippe Courtis, sans oublier la sphinge hallucinante de Marjana Lipovšek. Il serait injuste de ne pas citer le choeur Orfeon Donostiarra, qui se sort remarquablement d'une importante partie chorale très exigeante. L'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo est placé sous la direction magistrale de Lawrence Foster, le chef américain d'origine roumaine qui s'est internationalement imposé comme le spécialiste de la musique d'Enescu (dont il a aussi enregistré l'oeuvre symphonique).
Un opéra unique et méconnu, mais un chef-d'oeuvre, considéré comme l'un des sommets les plus fascinants de l'art lyrique du XXème siècle, qui trouve d'emblée sa version idéale.