Earl Wild (1915-2010). Ce compositeur et pianiste a connu le succès à travers ses transcriptions des musiques classiques (Rachmaninov) et jazz tout en assurant une carrière polyvalente de virtuose. Qui mieux que ce spécialiste de Gershwin, qu'Arturo Toscanini avait choisi pour interpréter la Rhapsody in Blue en 1942, pouvait porter cette œuvre à la postérité, avec un maître de la musique américaine comme Arthur Fiedler ? Il joue son dernier récital à Carnegie Hall à 90 ans.
Earl Wild nous la joue plus classique que
Gerswhin par lui même avec Michael Tilson Thomas, avec un legato d'une infinie élégance. On quitte Broadway pour reprendre le train et contempler par la fenêtre les paysages de la Nouvelle Angleterre, mais tout en tapant du pied le rythme de la rhapsodie. Wild offre un jeu facétieux et subtil, et Fiedler poétise un orchestre dont les cordes annoncent la grande mode symphonique des musiques hollywoodiennes à partir des années 40. Le solo de violon [11'40] se fait tendre. C'est magnifique.
Dans le concerto en Fa commandé par le chef d'orchestre Walter Damrosch en 1925, Gershwin réussit à adopter la forme classique en trois parties et à orchestrer lui-même la partition créée en décembre 1925. Tout classicisme s'arrête là. L'œuvre, comme la Rhapsody in Blue se réclame du jazz et de la culture musicale américaine de l'époque. Les deux mouvements extrêmes distillent une énergie truculente. L'adagio central est le plus évocateur. Imaginez un rue Newyorkaise. Une trompette lointaine et lascive berce la nuit moite. Bogart adossé à une porte cochère, mégot pendant et yeux rougis par quelques bourbons, mate une poule surgit d'un bar enfumé, fume-cigarette aux lèvres. Il la suit dans les rues encore animées de la grosse pomme qui, c'est connu, ne dort jamais. La trompette revient et renvoie notre tombeur à ses fantômes. Earl Wild et Fiedler animent avec subtilité et lyrisme ces pages d'ombres et de lumières. Il n'y a guère
qu'Eugene List et Howard Hanson(CD difficile à trouver) qui concurrencent ce joyau.
Arthur Fiedler dynamise un "Américain à Paris" digne des planches de Broadway, l'énergie du ballet. La partie centrale enfiévrée et langoureuse magnifie l'orchestration jazzy de Gershwin. Les amateurs de comédies musicales échevelées pourront avoir un faible justifié pour cette interprétation.
L'album se poursuit par les variations "I Got Rythm" composées en 1934, avant "Porgy and Bess". La pièce, amusante, s'inspire d'une chanson que Gershwin avait composée pour la comédie musicale "Girl Crazy" en 1930.
Enfin, avec des maracas et ses rythmes créoles, "l'Ouverture Cubaine" nous entraîne sous des tropiques en technicolor. L'interprétation de Fiedler est à mon sens un peu trop frénétique et je renvoie les amateurs de ce genre de raretés au CD d'Howard Hanson déjà mentionné et plus à l'aise dans ces rythmes de rumba et ces moiteurs sensuelles dignes d'un film d'aventures exotiques.
Un programme d'une rare authenticité.