En 1981, Police est au faîte de sa gloire. Après 3 albums aux titres imaginaires et improbables, dont les contenus musicaux sont assez similaires, le groupe décide de surprendre et de casser son image. Sur la pochette de leur 4ème opus (Ghost in the Machine), les portraits des trois compères sont remplacés par trois figures énigmatiques, composées à partir de « segments LED » - ces petites barres qui servent à dessiner des chiffres dans les calculettes. Comme si la caisse enregistreuse, à force de compter les ventes phénoménales et d'encaisser les millions, s'était déréglée : il y a bien, c'est vrai, un « fantôme dans la machine ». Et le spectre plane tout au long de cet album, bien souvent sombre et inquiétant.
Spirits in the Material World est la chanson magistrale qui ouvre ce disque. Le groupe Police n'était pas connu jusque là pour s'occuper des affaires du monde et des gens. Même si des sujets sérieux étaient parfois abordés (la prostitution dans Roxanne, la schizophrénie dans Shadows in the Rain), il faut bien admettre que la tendance était plutôt aux gentilles bluettes ; et sans complexe Sting allait même jusqu'à babiller et bêtifier au second degré, prétendant que tout langage articulé n'est que mensonge et instrument de soumission ! (De Do Do Do, De Da Da Da)
Trente ans après, Spirits' sonne étrangement actuel. Nous cherchons désespérément des issues à nos affres politiques, économiques, sociaux, environnementaux : selon le pessimiste Sting, il n'y aurait aucune solution. Et la raison en est tellement évidente : nous sommes des « Esprits dans le monde matériel ». En ce cas, comment nous réconcilier avec cette machine devenue folle que nous avons créée ? Une machine qui ne s'embarrasse pas de nos pauvres états d'âme d'esprits déboussolés' Et, finalement, est-ce le fantôme qui a déréglé la machine ou bien la machine qui s'est emparée de notre âme ?
Musicalement, Spirits' utilise encore des rythmes jamaïcains, proches du reggae, qui ont signé l'originalité et le succès de nombreux titres du groupe (So Lonely, Walking on the Moon, Don't Stand so Close to Me,'). Mais la nouveauté est dans l'utilisation proéminente des synthés ; de fait, la guitare est quasiment absente. Le couplet s'obstine sur cette rythmique simple et froide. Dans le refrain, l'esprit tente de s'envoler et y parvient presque dans le pont assez court. Mais il retombe finalement, laissant en souvenir quelques notes tristounettes par-dessus les accords du couplet. L'esprit échouera finalement dans un dernier refrain qui tourne en rond et se termine en un fade-out sans résolution.
Le reste de l'album est souvent passionnant, même si l'intensité varie sensiblement, entre des réussites majeures (Invisible Sun, Secret Journey) et des moments intéressants, mais un peu faibles (Rehumanize Yourself, Omegaman). Un seul morceau me semble raté (Hungry for You), un « french joke » qui tombe à plat. Au final, le groupe s'extrait avec bonheur du carcan stylistique où il commençait à s'enfermer avec Zenyatta Mondatta, son précédent album. Et s'engage déjà sur la route qui conduira au suivant (Synchronicity), où Sting n'hésitera plus à aborder rien moins que la pensée jungienne dans ses chansons !