"Gigi", Vincente Minelli, 1958, cinémascope et "metrocolor", VF et VOST.
Adaptation cinématographique d'un "musical" de Broadway, tiré lui-même du roman éponyme de Colette, cette histoire scabreuse d'une jeune fille élevée par sa grand-mère et sa grand-tante pour devenir courtisane, cocotte, ou femme entretenue, comme on voudra, est un délicieux cocktail d'ironie, de misanthropie, de misogynie, de romantisme... et de fraîcheur.
Comme nous en avertit Honoré Lachaille (Maurice Chevalier) au début du film, en 1900, à Paris comme ailleurs, la majorité des gens se marient, mais parmi ceux qui ne se marient pas, il y a ceux et celles qui ne le peuvent et ceux et celles qui ne le veulent: Gigi (Leslie Caron) est censée appartenir à la dernière catégorie, même si sa grand-tante Alicia tempère un peu cette conviction en lui disant qu'elle est d'une famille où si l'on ne se marie pas "tout de suite", on peut très bien se marier "en-fin".
Pour Gigi, la question est de savoir s'il faut se donner hors-mariage dans le luxe et une insouciance factice car sans certitude du lendemain, ou s'il faut attendre une proposition honnête quitte à ce qu'elle assure un avenir médiocre.
Tante Alicia qui fut courtisane par vocation, Mamita qui le fut par nécessité; Honoré Lachaille qui est le don juan éternel, collectionneur de "divines créatures" dont il change chaque semaine, et Gaston, son neveu, (Louis Jourdan) qui ne l'est, lui, que par mimétisme, tirent la pauvre Gigi à hue et à dia. Mais comme de juste, puisqu'elle se forçait à devenir courtisane, et que Gaston s'ennuyait en bourreau des coeurs, ils s'uniront dans toute la simplicité de leur amour, par le mariage. Tout était mal parti qui finit bien.
Filmé à Paris pour les extérieurs (Musée Jacquemart-André, Palais de Glace, Pont Alexandre III, fontaine de l'Observatoire, etc.), cette comédie musicale ne contient pas seulement quelques unes des plus belles chansons ("Thank Heaven...", "I Remenber It Well", "Gigi"), et des plus drôles ("It's A Bore !", "The Night They Invented Champagne", "I'm Glad I'm Not Young Anymore") qu'on ait entendues, mais aussi une palette de couleurs et de nuances inépuisables. On sait que Minelli était peintre dans l'âme, et de la somptuosité de rouges opulents et de bleus feutrés, en passant par des oranges saumonés, des gris-lilas, des blancs mordorés, des roses-perle, et des verts ensoleillés, c'est un festival pictural, la majorité des plans clignant de l'oeil (mais de façon moins évidente que dans "Un Américain à Paris") vers les grands peintres du début du XX° siècle.
Huit Oscars en 1958 : meilleur film, meilleur réalisateur (Minelli), meilleure adaptation (Alan Jay Lerner), meilleurs décors, meilleurs costumes (Cecil Beaton), meilleure chanson ("Gigi"), meilleure bande musicale (André Prévin), meilleure édition, tous amplement mérités, mais auxquels on voudrait ajouter : meilleur acteur pour Louis Jourdan, délicieux de charme, parfait mélange de naturelle élégance et de nonchalance mondaine; meilleur second rôle féminin pour, à égalité, Isabel Jeans (tante Alicia) et Hermione Gingold (prononcer Hermaïonî, c'est plus drôle et c'est ainsi qu'elle prononçait elle-même); meilleur second rôle masculin pour Maurice Chevalier dont c'est sans doute une des plus belles prestations "américaines" et qui recevra un Oscar cette année-là pour sa contribution au monde du spectacle pendant cinquante ans.
Incidemment, il y a eu des critiques (francophones) pour se plaindre de l'accent de Chevalier en anglais; or il faut savoir que depuis ses débuts à Hollywood dans les années 30, tous ses contrats contenaient une clause l'obligeant à conserver cet accent dont le public américain est friand. Et, en grand homme de spectacle qu'il était, il s'en sert avec un brio, un professionnalisme exemplaires.
L'avant-dernier film produit par un des rois de la comédie musicale, Arthur Freed, père de cette "MGM touch" qui marque les meilleurs Minelli, Kelly-Donen, Sidney, Walters, "Gigi" sonne la fin d'un âge (il n'y aura guère que "My Fair Lady", comme un dernier spasme), mais c'est ce qui s'appelle finir en beauté.