CHRONIQUE DE BENOIT FELLER MAGAZINE ROCK&FOLK SEPTEMBRE 1981 N° 176
1° Album 1969 33T Réf : A & M SP 4175 us
Les très grandes oeuvres engendrent toujours la sensation d'avoir chanté non seulement les rêves et les névroses de leurs créateurs, mais aussi ceux d'une époque. Et c'est davantage qu'une coïncidence si les deux plus grands disques, celui-ci et le « Everybody Knows This Is Nowhere's » de Neil Young, partagent, au-delà d'une beauté musicale qui dans le country-rock ne devait jamais être surclassé, une âme commune. Les deux albums sont sortis la même année, en 1969. L'un et l'autre ont fondé le genre, en incarnent l'essence et en résument à eux seuls le message, message que la plupart des groupes postérieurs devaient se charger, le style une fois populaire, de complètement transformer et amoindrir. Car la vision du country-rock qui habitait Gram Parsons et que, surtout ici, il exprima, n'était pas vraiment celle de l'art heureux et sautillant dont ses mille et un plagiaires ont cultivé l'image. A l'instar de celui de Neil Young, « The Gilded Palace Of Sin » est un disque tragique, pathétique même, où ondulent des forces fantasmagoriques intenses et dont suintent les obsessions jamais étouffées de la mort de l'échec et de la déchéance « Hippie Boy ». Et que ces onze chansons célestes, pour torturées qu'elles soient, semblent en apparence rouler avec légèreté était peut-être suprême pudeur et suprême classe de la part de l'Ange déchu (mais surtout inspiré) parvenu à vingt trois ans au sommet de son art, et de l'art tout court.
Aucune emphase ici, pas de mise en scène dramatique, juste ces mélodies extraordinaires (« Dark End Of The Street », »Hot Burrito 2 », « Wheels ») chantées d'une voix dont le timbre est l'un des plus purs de l'histoire du rock, une voix formée par et pour le country, celle d'un homme « né pour faire frissonner les autres », comme l'écrivit Bernie Leadon après sa mort de Parsons et jouées par des maitres : Sneeky Pete Kleinow, pedal-steel guitariste, un pionner et virtuose de l'instrument, Chris Hillman ((guitare, mandoline), membre original des Byrds qui avait quitté Roger Mc Guinn sur les traces de Parsons, après le court passage (trois mois) de ce dernier dans le groupe , et enfin Chris Ethridge, bassiste, un session man de Los Angeles. La pure osmose de ces quatre forts talents, la fusion musicale et humaine sensibles ici sont sources d'atmosphères d'une puissance (« Hippie Boy », «Do You Know How It Feels ») et d 'un lyrisme (« My Uncle », « Juanita », « Hot Burrito 2 ») égaux à ceux des plus belles réussites de Dylan. De l'ouverture du disque à sa conclusion, de « Christine 's Tune » à « Hippie Boy », on «éprouve l'impression d'entendre un hymne. Et c'est vrai que « My Uncle » ou « Wheels » furent comme les hymnes d'une génération hagarde qui crut à des mirages. L'énergie trouble qui secoue l'ensemble et le fait progresser, titre après titre, culmine à la fin de la seconde face dans « Hippie Boy », un talking-blues qui raconte l'histoire d'un paumé. Et là, sur fond musical poisseux où brûle particulièrement la pedal-steel de Sneaky Pete et qui semble parodier l'atmosphère des ces cabarets anonymes américains plantés entre deux stations-services, Gram Parsons laisse tomber les mots les plus désabusés jamais écrits au sujet des « High-school drop out ».
« Hippie Boy » est la peinture quintessentielle de l'Amérique de la fin des Années Soixante, d'une jeunesse qui courut après elle-même jusqu'à l'autre bout de cette route dont Jack Kerouac fut le chantre. Et quand les chaeurs s'envolent pour un final effrayant, conclusion de ce disque sublime, on a compris que Gram Parsons posait sur la vie des yeux sans illusions et sans espoir.