Film étonnant que ce Giorgino injustement descendu en flammes par la critique en 1994 et que l'on peut enfin redécouvrir aujourd'hui dans une copie propre parfaitement mastérisée et surtout en édition intégrale (2h58...)
Pour ceux qui ne l'avaient pas vu et n'en connaissaient que le synopsis, bien plus contourné que le traitement cinématogaphique, finalement d'une grande limpidité (les symboles, vus par le couple Boutonnat-Farmer sont souvent répétitifs et pas vraiment discrets, c'est sans doute le plus gros défaut de l'oeuvre), le plus étonnnant est d'y découvrir que Mylène y joue surtout par son absence : suprême habileté de son alors-compagnon producteur-scénariste-metteur en scène, alors même qu'elle est le pivot, la cheville ouvrière du récit, il ne l'offre qu'a dose homéopathique : elle ne transparaît que par son absence, presque immobile. Peu de scènes jouées, quand elle les joue, un jeu sans excès (contrairement à une idée reçue), peu de dialogues, longs plans immobiles (les voyeurs se régaleront), des expressions artistement figées (dans son rôle de quasi autiste, elle a su jouer juste et exceller sans excès) et pourtant, même en creux, elle est omniprésente. Autre performance d'acteur, celle du débutant d'alors Jeff Dahlgren (qui devint le guitariste de studio et de tournées de MF durant les cinq années qui suivirent), excellent en sosie de Brad Pitt discret, aussi perdu qu'un Johnny Depp dans un film de Tim Burton...
Du reste, Giorgino a des affinités avec l'univers de Burton et s'inscrit dans la même tradition d'outrance gothique et fantastique (on songe à "Sleepy Hollow"...) mais ici, pas de trucages, finalement une grande économie de moyens (là aussi, la production dispendieuse et difficile a pu faire croire à tort à une super production "bling-bling", or on est à mille lieues de la surenchère kubrickienne des clips "Libertine" et "Pourvu qu'elle soit douce" devenus archétypiques, jusqu'à la caricature, de la patte Boutonnat... Il faut en outre souligner ici le travail ahurissant de l'équipe technique (les décors de Pierre Guffroy) et des acteurs (il faut dire que Boutonnat, pour son premier long-métrage, avait su s'entourer : Louise Fletcher, pas du tout dépaysée ou dépaysante dans ce nouveau "nid de coucous" des paysantes, Joss Ackland en sublime et inquiétant abbé, Frances Barber en gouvernante éminemment troublante (on ne peut que penser à l'infirmière de "Maman a tort"), Jean-Pierre Aumont, pour l'un de deux derniers rôles, émouvant en fantôme de médecin hobereau gentiment déglingué... sans oublier l'apparition d'un Albert Dupontel en inquiétant infirmier psychiatrique au double pied bot... sans oublier la musique subtilement oppressante de Boutonnat (encore lui...) magnifiquement servi par un orchestre de Prague dirigé par... Yvan Cassar).
Bref, un grand film gothique et fantasmatique, qu'il est de toute urgence de redécouvrir, croisement météorique lent entre Vol au-dessus d'un nid de coucou, les Frères Karamazov et le Dr Jivago...
Dernier détail qui compte : l'affiche du film (absolument hideuse et totalement ratée en 1994) a été heureusement refaite pour cette réédition, tout comme du reste la bande annonce (comparer la bande annonce dvd à celle de la sortie en salle, il y a treize ans : il n'y a pas photo). A signaler enfin un dvd bonus au making of intéressant - d'autant plus qu'il ne sombre pas, comme trop souvent, dans l'hagiographie rétrospective ou l'optimisme niais...