René Jacobs est l'un des plus grands chefs de théâtre du moment. Il dirige chaque œuvre tout en valorisant les atmosphères, leurs changements, même infimes, pour nous restituer avec un maximum d'intensité, les éclairages les plus divers. Si parfois, son souci du détail handicape sa vision globale, c'est nullement le cas ici. L'ouverture nous donne le ton : la noirceur, le doute, l'élégie seront les maîtres-mots de cette version. L'exacerbation des contrastes (rythmiques et dynamiques) pourrait aboutir à une caricature mais nous fait au contraire plonger au plus profond de l'œuvre. Le choeur (magnifique RIAS Kammerchor) et l'orchestre Freiburger Barockorchester, fidèle à sa légende) épousent avec justesse cette vision sombre et éloquente d'Orfeo. Avec les raisons sus-citées, naîtra la dichotomie adhérents/détracteurs. Etant naturellement fasciné par la rhétorique de Jacobs et les éclairages nouveaux qu'il propose sur des œuvres maintes fois relues, j'y adhère pleinement, surtout qu'il a su s'armer d'un casting extraordinaire pour parachever sa vision. Bernarda Fink est l'Orfeo rêvé : torturé tout le long de l'opéra, d'abord à cause du décès de son épouse, puis, à cause du pacte signé avec Amore, lui obligeant de ne pas regarder Euridice avant d'être sorti des Enfers. Toutes les sautes d'humeur, le questionnement et la douleur d'Orfeo passe dans sa voix. Veronica Cangemi est une Euridice de miel, toute d'amour pour Orfeo et aucune nuance expressive ne lui échappe. Quant à Maria Christina Kiehr, elle est un Amore léger comme une plume, tout à fait en situation. Une magnifique version !