Après le sommet de créativité et de perfection qu'a constitué "Relayer", les membres de Yes prennent deux années sabbatiques, se dispersant pour se fendre chacun d'un album solo (Chris Squire et Steve Howe en 1975, Jon Anderson, Alan White et Patrick Moraz en 1976, Rick Wakeman ayant quitté le groupe dès 1974, juste avant l'élaboration de "Relayer"). Ce n'est qu'en 1977 qu'ils se réunissent à nouveau (avec Wakeman de retour au bercail finalement), et c'est en Suisse qu'ils décident d'aller enregistrer le nouvel album, "Going For The One"; on voit d'ailleurs, sur la pochette intérieure, les musiciens posant devant des paysages limpides de lacs et de montagnes à l'arrière-plan. La pochette extérieure, quant à elle, esthétique géométrique avec collage de tours modernes et homme nu vu de dos au premier plan, est d'autant plus inhabituelle de la part de Roger Dean, l'illustrateur "historique" du groupe... qu'elle n'est pas de Roger Dean (mais des studios Hipgnosis). Un univers visuel inédit pour Yes, alors que paradoxalement, le contenu musical ne présente aucune innovation particulière, quasiment dénué de l'exubérance de "Relayer" et de la démesure des "Tales"; plutôt un palier, une synthèse (plus qu'un retour en arrière), un aboutissement... mais un magnifique aboutissement !
Ici, la musique de Yes se fait tour à tour majestueuse, limpide ou plus énergique, au travers de cinq titres tous très réussis (en cela un album assez proche des productions antérieures à "Yessongs"), deux lents encadrés par trois plus rapides :
1 - Going For The One (5'29") - Ce titre (qui commence de manière surprenante - même pour Yes - avec un riff rock'n roll à la Led Zeppelin) est énergique, lancinant, la guitare et le synthétiseur croisant le fer dans une fuite en avant survoltée, les voix dans le même ton. De plus, avec ses sons de synthés et son format assez concentré, il annonce le futur "Tormato" (en particulier "Future Times/Rejoice").
Le genre de morceau qui ne peut que rebuter les oreilles étrangères à la musique de Yes.
2 - Turn Of The Century (7'55") - Le premier titre calme de l'album. Il fait penser au somptueux "And You And I" sur "Close To The Edge". Remarquable pièce dans laquelle la guitare folk de Steve Howe et le piano de Rick Wakeman s'entrelacent de manière particulièrement subtile, et avec la voix toujours aussi pure et haut-perchée de Jon Anderson flottant au-dessus, c'est dans une cathédrale de cristal qu'on a l'impression d'être transporté. Après la fin survient un curieux épisode détaché, sans rapport avec ce qui a précédé : quelques notes très lointaines, impressionnistes, comme une brume qui se dissipe, se font entendre... Mais en parlant de cathédrale...
3 - Parallels (5'49") - Sans silence, le morceau démarre tout de suite après l'épisode flottant évoqué précédemment; un titre très rythmé, dominé paradoxalement par un orgue d'église (que l'on réentendra dans le grandiose titre final). Yes a toujours aimé ce genre de morceau (se rappeler de "I've Seen All Good People", "Roundabout", "Siberian Khatru", "Release, Release", "Tempus Fugit", "Owner Of A Lonely Heart", "Big Generator", etc) et ici, le mélange grandes orgues/guitare électrique/rythmique rock fonctionne à merveille.
4 - Wonderous Stories (3'47") - Le second titre calme et aussi le plus court de l'album. Climat lumineux et acoustique comme dans "Turn Of The Century", mais de construction beaucoup plus simple. Les virtuoses du progressif savent (savaient) aussi composer des chansons aux mélodies immédiatement mémorisables (à l'instar de "Long Distance Runaround" par exemple).
5 - Awaken (15'29") - Changement radical de style et d'atmosphère (et de proportions), pour le titre de loin le plus ambitieux et le plus complexe de l'album. De conception et de qualité comparables aux "Starship Trooper", "Heart Of The Sunrise" (l'une des compositions les plus incroyables du groupe soit dit en passant) et autres "And You And I", très proche de "To Be Over" avec lequel "Awaken" partage beaucoup de points communs, à commencer par ce savant mélange de majesté et de virtuosité, de complexité et de beauté. La quintessence du style Yes en fait.
Après une introduction assez rapide au piano émerge la voix de J. Anderson, précédant elle-même l'entrée de l'orgue d'église, et c'est avec l'irruption de la guitare électrique de S. Howe que le morceau prends son envol. Le développement instrumental qui suit est grandiose, tournoyant, puis un épisode très calme, assez long, d'une grande subtilité, prépare la seconde partie, elle-même entrecoupée d'un break constitué d'un magistral et court solo d'orgue, avant le finale majestueux comparable à celui de "To Be Over". Mais la toute fin de cette splendide composition est d'une finesse extrême, cordes et synthés étincelants et voix cristalline, évoquant d'autres fins calmes du groupe, comme celles de "The Gates Of Delirium" ou de "Ritual/Nous Sommes Du Soleil"...
Grand moment de Yes Music, "Awaken" est même la composition la meilleure du groupe selon Jon Anderson lui-même...
Après ce disque sur lequel souffle une inspiration aussi élevée que les cîmes des montagnes de Suisse où il a été enregistré, plus rien ne sera jamais comme avant, et le suivant "Tormato" (un album au demeurant très original et réussi selon moi, tout comme "Drama" dans un style radicalement différent) tournera définitivement une page de l'histoire de Yes, celle des seventies, même s'il est encore très éloigné du rock FM ou "AOR" de certaines productions futures, et même si le groupe de Birmingham reviendra aux longs morceaux de manière épisodique par la suite (voir les titres studio des deux volumes des "Keys Of Ascension", néanmoins loin de l'inspiration passée à une ou deux exceptions près, et un peu gâchés par une production sans finesse).
A noter que "Turn Of The Century" et "Wonderous Stories" figurent dans le remarquable "Tribute" à Yes "Tales From Yesterday" (1995 - Magna Carta), le premier repris admirablement par le duo Steve Howe/Annie Haslam (chanteuse du groupe Renaissance).
Remarquablement construit et équilibré, "Going For The One", en plus d'être sans doute le plus accessible des années 70, est un album majeur dans la discographie de Yes.