Gounod, "Faust" (1859) avec le ballet (1869), André Cluytens, Paris, studio 1959, 3 CDs EMI, 1989.
Célébrons d'abord l'heureuse époque où une maison de disque pouvait se permettre d'enregistrer à six ans d'interval le même opéra avec le même orchestre, le même chef, les mêmes interprètes principaux, simplement pour suivre l'évolution technologique; car ce qui différencie essentiellement cette version de 1959 de celle de 1953 est qu'elle a été enregistrée en stéréo. Alors simple copié-collé du précédent ? "Que non pas !" comme dit Dame Marthe : d'abord l'orchestre gagne en couleur, en variété, en ampleur, ensuite Cluytens, sans être vraiment plus rapide qu'en 1953, (à peine 4 minutes de différence, mais ce n'est pas le timing qui fait qu'une oeuvre paraît lente ou rapide, ce sont les tempi, et leurs pertinences); Cluytens donc tend davantage la trame, ne résiste pas à ce qu'une valse populaire tourbillonne et virevolte (on entend bien que "c'est le plaisir" qui les entraine !), ou à ce qu'une marche militaire soit martiale, et au premier degré...
Le théâtre n'est pas oublié !
Pour les interprètes principaux (six ans cela peut être long dans la vie d'un chanteur), ils ont mûri : les voix de Gedda et de Los Angeles, tout en restant admirables, se sont arrondies et assombries, légèrement, mais suffisamment pour que la juvénilité et la candeur de '53 se soient voilées.
Pour Boris Christoff, c'est autre chose : son accent bulgare a repris vigueur, comme si en '53 il s'était préparé soigneusement, avec un professeur peut-être, et n'en avait pas pris le temps ou la peine six ans plus-tard. C'est un des gros reproches qu'on fait au chanteur et à cette version. Personnellement, cela me dérange peu, et avec de la bonne volonté, on pourrait soutenir que cet accent ajoute de l'étrangeté au personnage (il est d'un autre monde, ce Méphistophélès, il est l'alien de l'histoire). De plus, si Christoff force un peu le trait, et ricane beaucoup, il incarne le rôle vigoureusement, il chante bien, et son "Voici la nuit de Walpurgis" est mieux timbré qu'en '53.
Les trois autres personnages, Valentin, Dame Marthe et Siebel trouvent ici d'autres interprètes. A tout seigneur, tout honneur : le Valentin d'Ernest Blanc ! Avec tout le respect que mérite le talent de Jean Borthayre, on ne lui fera pas insulte en disant que le Valentin d'Ernest Blanc surpasse le sien. Ce rôle, assez peu sympathique, de frère corse ou sicilien, maudissant sa soeur sur la terre si le Ciel lui fait grâce, est interprété ici avec une rare subtilité. Blanc montre Valentin plus ému que colère avant le duel avec Faust, et plus accablé que vengeur, au moment de maudire Marguerite, toujours double ou partagé entre ce qu'il ressent et croit devoir ressentir. Et c'est bienvenu : Valentin n'en est pas plus sympathique mais plus humain, donc plus vrai.
En Dame Marthe, Rita Gorr tempère ses ardeurs, et caractérise fort bien la ronde bonne femme encore travaillée par la sensualité.
Le timbre d'une pureté angélique de Liliane Berton est évidemment irréprochable en tant que tel, et s'il nous offre un Siebel des plus jolis, il en fait aussi une petite fille, ce qui ne convient guère : pour que ces rôles travestis aient toute leur crédibilité, il faut trouver moyen d'en maîtriser l'ambigüité et de l'illustrer vocalement, à savoir que dans une voix pré-pubère qui sonne comme celle d'une fille, le public entende bel et bien un garçon...
Malgré l'atout de la prise de son, et la direction de Cluytens, plus dramatique, me semble-t-il, qu'en '53, j'aurais difficile à soutenir que cette version-ci, qui n'est pas un copié-collé de la précédente, la dépasse ou lui est inférieure. Alors plutôt que de soupeser, comparer défauts et qualités de l'une ou de l'autre, et qui à mon avis s'équilibrent, on jugera selon ses préférences, et qui pourront changer suivant l'état d'esprit dans lequel on écoutera un de ces deux enregistrements.