Oui, j'ose : On ne fait pas plus beau que "Grace".
Il s'agit d'un des albums (L'ALBUM ?) phare du rock 90's. Lyrique, assez planant, offrant des compositions plus complexes que d'ordinaire, relativement "arty" (jeu de guitare introspectif et expérimental, absence de "tube"), il surnage incontestablement au dessus de la masse.
Techniquement, c'est très impressionnant. Les prouesses vocales de Jeff Buckley laisseront les chanteurs lyriques sans voix. Les parties instrumentales feront que les musiciens de jazz ne trouveront rien à y redire.
Réunissant les grands talents de son époque (Mais quel est ce batteur extraordinaire qui émerge soudain, à l'aube des 90's ?), dont Andy Wallace, ici producteur, mixeur et ingénieur du son (le phénomène "Rage against the machine", c'était lui aussi !), "Grace" bouleversait tous ceux qui le découvraient en 1994.
Depuis, la disparition du chanteur a laissé un grand vide. Mais son départ soudain a créé un buzz énorme et l'album, l'unique album studio de ce jeune prodige, s'est alors vendu à des millions d'exemplaires, ce qui pendant des années, exaspéra les fans de la 1° heure (dont votre serviteur). On a eu droit ensuite à un album posthume (très inégal. Il est probable que Buckley ne l'eut pas souhaité) et une tripotée de compilations proposant de rares inédits la plus-part du temps obsolètes.
Franchement, tout Jeff Buckley est ici, dans le 1° disque de cet album extraordinaire. Sa voix exceptionnelle (le final de "Grace" - la chanson, plus de 15 ans après, me laisse toujours aussi essoré à chaque écoute), profonde, mielleuse ("Hallelujah") ou tragique ("So real"), hypnotique ("Corpus christi Carol") ou bien cinglante ("Mojo Pin") ; ses compositions inédites, enivrantes, à la fois tristes et lumineuses, longues mais toujours en évolution ; ses arrangements magnifiques, dont le moindre son, apparemment improvisé, découle en fait d'un travail de titan, dominé par un de ces artistes ultra-perfectionnistes qui ira même contre ses mécènes pour éjecter au dernier moment le titre "Forget her" (présent ici sur le 2nd disque, destiné aux bonus), pourtant prévu au départ pour être l'unique tube de l'album ! Perfectionniste à l'extrême, Buckley ne trouvait pas ce titre à la hauteur de l'album. Et il avait raison. le temps lui a donné raison. Car plus de 15 ans après sa sortie, ce disque s'impose dans toute sa perfection. Aucun titre n'est en trop, aucun ne manque. Il s'écoule de A à Z sans le moindre défaut. Et on reconnait l'oeuvre maîtresse qui lança la vague des groupes anglais "lyriques" (Radiohead, Coldplay, Muse) qui ne l'ont jamais égalé dans toute sa profondeur et son originalité.
Et comme s'il fallait accepter toute la fatalité de cette oeuvre indépassable, le jeune Buckley et sa voix d'ange aux 4 octaves, s'éteignaient peu après. savait-il qu'il ne réussirait jamais à faire mieux ?
Notre regret le plus dur étant que cet artiste brillant n'ait jamais été témoins de son exceptionnel succès.
Lorsque Jeff Buckley est mort, tous ses fans se sont senti abandonnés et on pleuré les albums perdus que le musicien ne sortirait jamais. Et puis finalement, avec le recul, force est de constater que ce chef d'oeuvre ultime qu'est "Grace" se suffit en lui-même. On ne s'en est jamais lassé, et tout ce qui gravite autour pâlit à son éclat. Vous le constaterez à l'écoute d'un second cd de bonus destiné, peu à peu, à ne plus fréquenter vos platines...
Pour les curieux, l'oeuvre de son père Tim Buckley, lui-même connu pour sa voix exceptionnelle (5 octaves !) n'a pourtant rien à voir avec celle du fils. Si leur ressemblance physique est impressionnante, si leur destin éphémère et leur organe vocal sont proches, les points communs s'arrêtent là. La musique de Tim s'apparentant davantage au psychédélisme hyppie des années 60.