Il est toujours excitant de découvrir un jeune artiste (peut-on parler de poète chantant, ou de musicien lettré ?), instantanément doué pour la composition et l’interprétation, pour l’efficience d’une habile synthèse d’indie pop et de punk, et la mise en place de climats sans affèteries, mais non dénués de charme. Si, si.
Ainsi de ce Peter Doherty, sorti dont on ne sait où, mais qui a eu la sagesse (ou l’intuition), à l’occasion de cet enregistrement, de s’attacher les services du guitariste de Blur Graham Coxon (l’album est produit par Stephen Street, collaborateur des mêmes), pour une prédominance de coloration acoustique bienvenue. En fait, s’il ne s’agissait pas d’un coup d’essai en nom propre, on assurerait que le néophyte fait montre d’une extraordinaire maturité, et d’une subtile aptitude à la tendresse.
Il est vrai que la plus grande part de ce programme a été, de longs mois durant, rodé sur scène. Douze chansons qui feront causer, donc, et qui méritent qu’on en cause. Certaines rumeurs laissent entendre que la chanson d’ouverture,
« Arcadie », s’intitulait primitivement
« Arcady », sans que l’on sache rien du changement d’appellation. Et sans que cela change quoi que ce soit à un picking sautillant qui laisse présager une collection directement inspirée des très riches heures de Bob Dylan. La surprise n’en est pas moindre en constatant que le très identitaire
« Last of the English Roses » qui suit (choisi comme premier single), semble vivement inspiré de Gorillaz.
On salue, après une brève introduction que n’aurait pas reniée Mistinguett, le retour à une atmosphère acoustique dans
« 1939 Returning » (dont on murmure qu’elle aurait été composée dans la perspective d’un duo en compagnie d’Amy Winehouse). Après un détour par un imaginaire proche de celui de Scott Walker – oui, la chanson s’avère un peu complexe - (
« A Little Death Behind the Eyes », co-composée par Carl Barât, guitariste des Libertines, groupe avec lequel aurait frayé Doherty), on salue le retour d’une méditation acoustique (
« Salome », et sa thématique chère à Oscar Wilde), pour goûter ensuite à ce qui peut aisément passer pour un inédit des Libertines - décidément - (
« Throught the Looking Glass », elle proche de l’imaginaire de Lewis Carroll).
Dans sa recréation des honky-tonk bars des années quarante (et leurs pianos percussifs),
« Sweet By and By » bat le rappel de quelques incontournables de la british pop, tel le New Vaudeville Band. Le petit jeu des réminiscences se poursuit grâce à
« Palace of Bone » (au royaume des The La’s),
« Sheepskin Tearaway » (en duo avec Dot Allison, chanteuse qui a frayé avec les Babyshambles, autre groupe en compagnie duquel Pete Doherty etc…), et, surtout,
« Broken Love Song » sublime chanson qui bénéficie de l’aide du poète et ami Peter Wolfe, même si bien éloignée (les changements de rythme, et le refrain comme un mantra) des canons commerciaux actuels. L’album s’achève (
« New Love Grows On Trees » et
« Lady Don’t Fall Backwards ») dans un climat particulièrement figuratif où, encore une fois, la guitare se taille la part du sens.
Grace/Wastelands laisse donc beaucoup de questions gésir sur la platine : en parlerait-on avec autant de fièvre s’il s’agissait de la production d’une star ? Peut-on souhaiter que ce Pete Doherty puisse développer grandeur nature la douceur harmonique et l’empathie, le romantisme et la douceur, la pertinente vision des troubles de l’adolescence, dont il fait preuve tout au long de l’album ? Et ce disque peut-il permettre d’atteindre indemne le printemps ? Par trois fois, et avec force, répondons : oui.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story