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Une "grammaire" pour comprendre notre monde, 30 septembre 2011
Le livre de Braudel, écrit en 1963 (avec une série de post-scriptum en 1966), a été publié pour la première fois sous le titre de « Grammaire des civilisations » en 1987. Au départ il s'agit d'un projet de manuel pour les classes de Terminale qui, jugé trop ambitieux, ne sera jamais approuvé comme tel. Par grammaire, on entend l'ensemble des règles qui régissent et organisent une langue, tout en lui conférant sa singularité. Braudel s'applique donc à comprendre les règles et les singularités de chacune des grandes civilisations historiques, en partant d'une analyse du mot en lui-même : « civilisation » avec ou sans s est une invention française tardive du XVIIIème siècle. Pour ce qui est du fond, Braudel pose ensuite la définition suivante : « Une civilisation, ce n'est donc ni une économie donnée ni une société donnée, mais ce qui, à travers des séries d'économies, des séries de sociétés, persiste à vivre en ne se laissant qu'à peine et peu à peu infléchir » (page 82). Selon lui, la compréhension des religions est sans doute le point le plus important, pour étudier et comprendre les civilisations : « La religion est le trait le plus fort, au caeur des civilisations, à la fois leur passé et leur présent. Et tout d'abord, bien entendu, au caeur des civilisations non européennes. (...) Le christianisme s'affirme une réalité essentielle de la vie occidentale et qui marque, sans qu'il le sachent ou le reconnaissent toujours, les athées eux-mêmes. Les règles éthiques, les attitudes devant la vie et la mort, la conception du travail, la valeur de l'effort, le rôle de la femme ou de l'enfant, autant de comportements qui ne semblent plus rien avoir avec le sentiment chrétien et cependant en dérive. Il n'en reste pas moins que la tendance de la civilisation occidentale, dès que se développe la pensée grecque, c'est sa poussée vers le rationalisme, donc vers un dégagement par rapport à la vie religieuse. Mais c'est sa singularité » (pages 66 et 67).
La première civilisation évoquée est celle de l'Islam. Braudel constate qu'elle a «manqué d'hommes » au moment de son âge d'or et a ensuite dû supporter le fardeau de « trop d'hommes » lors de son déclin, phénomène qui perdure encore aujourd'hui. Il évoque également les grand penseurs de l'Islam et de leurs travaux philosophiques : « Oui cette philosophie est une : désespérément enfermée entre la pensée grecque d'un côté et la révélation coranique de l'autre, elle se heurte à ces murs et reflue sans cesse, vers son point de départ » (page 139 et 140). Braudel date le déclin de l'Islam par la mort d'Averroès. Il explique aussi le rôle dans celui-ci d'Al-Gazali, une sorte d'anti philosophe, défenseur tardif de la religion traditionnelle. L'explication la plus marquante donnée par Braudel sur les phases d'expansion et de repli de la civilisation musulmane est liée à la mer. Pour lui le déclin définitif de l'islam découle de la perte de contrôle de la Méditerranée, à partir de la fin du XIème siècle, malgré retour de flamme à l'époque Ottomane, au XVème et XVIème siècle, à laquelle Lépante mettra fin. Dans l'océan indien avec l'arrivée des Portugais au XVème siècle est décisive. Ils prennent en effet rapidement l'ascendant sur les navigateurs musulmans. Le point ultime de ce repli réside dans le fait que les « marines musulmanes » manqueront la révolution de la vapeur, tout comme leur civilisation manquera plus globalement la révolution industrielle.
Braudel étudie ensuite le « Continent noir » en évoquant d'entrée les contingences géographiques de l'Afrique : enclavement entre un désert au nord et au sud et entre un océan à l'ouest et à l'est. La question de l'esclavage est bien entendu présente : « Il y a toujours eu, à la décharge de l'Europe, des réactions de piété et d'indignation vis-à-vis de l'esclavage des Noirs. Elles n'étaient pas purement formelles puisqu'elles ont abouti tout de même, un beau jour, au mouvement de Wilberforce en Angleterre, pour la libération des Noirs et l'abolition de l'esclavage. Sans affirmer qu'une des traites négrières (vers l'Amérique) a été plus humaine, ou moins inhumaine que l'autre (vers l'Islam), on notera ce fait, important pour le monde noir actuel, qu'il y a aujourd'hui des Afrique vivante dans le Nouveau Monde. De fort noyaux ethniques se sont développés et perpétués jusqu'à nos jours, au nord et au sud de l'Amérique, tandis qu'aucune de ces Afrique exilées n'a survécu en Asie ou en terre d'Islam » (page 204). C'est dans ce chapitre qu'apparaît la formule « choc des civilisations » pour la première fois (de l'histoire des idées semblent-il également). Braudel explique que les « chocs des civilisations », des simples contacts commerciaux au cas extrême de la colonisation, génèrent toujours un passif ET un actif.
Le chapitre suivant est consacré à l'Extrême Orient dans lequel Braudel rassemble Chine, Inde, Japon et civilisation du sud-est asiatique, tout en y consacrant ensuite des sous-chapitres distincts. Il voit dans ces grandes civilisations des « mondes végétaux », marqués par l'immobilisme sur la très longue durée et par le mode d'alimentation à dominante végétarienne de leurs populations, très tôt devenues (trop) nombreuses. Ces mondes sont aussi marqués par la menace permanente des nomades : Mongols ou Turkmènes. Pour la Chine et l'Inde, ses analyses et réflexions sur les systèmes religieux des locaux sont lumineuses et envoutantes.
Le dernier chapitre de « Grammaire des civilisations » est consacré à la civilisation européenne. Braudel y insiste de manière importante sur l'importance des Croisades dans la formation de l'idée européenne. Pas pour leur côté religieux, mais pour celui d'une « première expérience commune » pour les Européens. Le bénéfice des croisades est surtout de la reconquête de manière durable et décisive de la Méditerranée de manière durable (son sujet de prédilection). Dans un deuxième temps, Braudel parle d'une autre particularité de la civilisation européenne : le goût immodéré pour le concept de « liberté », avec dans l'ordre, les libertés (individuelles, particulières, citadines, privilèges), LA liberté, puis le libéralisme. Vient ensuite la partie sur la Chrétienté que Braudel caractérise comme « se sauvant dans un monde en péril, mais au prix de mille prouesses » et conclut qu'en « dehors de cette hostilité d'adversaires appuyés sur des idéologies réfléchies, l'Eglise a dû faire face constamment à cette déchristianisation régulière, monotone qui n'est souvent que vulgaire décivilisation » (page 455). Il évoque ensuite le penchant rationaliste, caractéristique lui aussi de l'Europe issue qui se fraye son chemin dans à travers de tous les courants de pensée, chrétien, humaniste et naturellement philosophiques et scientifiques. Le point clé reste néanmoins la « révolution industrielle » si spécifique à la civilisation européenne et à la position dominante qu'elle lui permet d'acquérir. Braudel évoque également les autres Europe : l'Amérique latine, les Etats-Unis (avec beaucoup des détails), les mondes anglo-saxons et l'Europe russe et orthodoxe devenue soviétique. C'est d'ailleurs sur le communisme que son texte apparaît aujourd'hui comme le plus « daté », car il n'anticipe pas l'issue soudaine de la Guerre Froide dans les années 1990. Son analyse et ses conclusions sur l'idée d'Union européenne et de ses problèmes en devenir par contre réellement prophétique.
Par sa clarté, par son style merveilleux et par la profondeur de ses réflexions la « Grammaire des civilisations » est plus qu'un classique, il s'agit d'une aeuvre majeure - et si intelligente - pour comprendre notre monde.
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Brillant !, 2 juillet 2008
Ce commentaire fait référence à cette édition : Grammaire des civilisations (Poche)
De continent en continent, de civilisations en civilisations, d'époque en époque on découvre dans ce livre une vaste synthèse des grandes mutations de l'humanité ainsi que la structure des différentes civilisations.
Il est cependant vrai que le livre est un peu daté, il y a eu beaucoup de changements depuis sa parution dans les années 60, époque ou la décolonisation n'était pas encore achevée.
Les parties les plus intéressantes concernent l'Inde, la Chine, l'Afrique.
Comme le livre correspond à un manuel de lycée il y a beaucoup de notions qu'un passionné d'histoire ne connait que trop bien ce qui fait qu'il est plus adapté à un public jeune qu'à un public mature.
Fernand Braudel montre bien comment les questions économiques sont peu à peu devenus prépondérantes, les pays se lançant tous dans la course au développement qui tend toutefois à 'écraser' les culturelles traditionnelles. (comme cela a été le cas en Chine lors de la révolution culturelle mais aussi en Inde).
Comme dans les autres livres de Braudel le style est limpide, synthétique et d'une lecture facile et agréable.
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14 internautes sur 18 ont trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5
Un tableau du monde, 7 avril 2005
Ce commentaire fait référence à cette édition : Grammaire des civilisations (Poche)
Destiné à servir de manuel aux élèves de Terminale, ce livre présente de manière limpide les traits historiques essentiels des grandes civilisations : Europe et Amérique, Chine Inde, Islam... Braudel discerne les spécificités des territoires qu'elles occupent, leur religion, leurs structures politiques et économiques, afin d'amener le lecteur à une meilleure compréhension du monde actuel.
Le seul inconvénient du livre est qu'il date des années 60, donc certains passages ont perdu de leur intérêt. Mais il reste un excellent livre, unique en son genre.
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