Je viens de finir Grande Jonction. Je ne sais pas si un lecteur non intéressé par la philosophie, la théologie, la science, la foi chrétienne et la musique pourra en tirer un plaisir semblable au mien. Dantec s'est engagé dans une voie tellement exigente et unique, sans concession, que j'ai peur pour lui que son lectorat ne soit finalement très élitiste. J'ai parfois le vertige de croire que je vais être son ultime lecteur. Dantec est un résistant, un réactionnaire. Ses livres, et celui-ci n'échappe pas à la règle, sont des sortes d'armes de destruction massive contre tout ce qui est fait que notre époque est obscène. Son écriture est chamanique. Il me semble maintenant habité et spectateur de lui-même en train d'écrire en voulant sauver ce qui peut l'être, persuadé en même temps de sa victoire et de sa défaite. Joseph de Maistre avait dit en son temps tout ce qu'il fallait penser des lumières et de la révolution française. Dantec reprend le flambeau, et traque les maux de notre temps en les poussant dans leur dernier retranchements. Salutairement anti-moderne, Dantec confirme aussi son statut de lecteur, de spectateur, d'auditeur et son véritable talent pour assembler et transcender ces matériaux divers. En ce qui concerne spécifiquement l'histoire et le style voici ce qu'on peut en dire sans trahir l'intrigue : un mal très particulier attaque l'humanité et c'est dans un petit territoire nord américain que sera élaboré la contre attaque, et le lecteur va pouvoir assister à la jonction entre ces deux forces titanesques : l'homme et la machine, l'infini et le néant, le Logos et le simulacre. Il y a donc des pages d'une grande violence, mais l'ensemble est toujours servi par une écriture superbe, pure, flamboyante. Un dernier mot : je pense que Dantec signe ici la fin la plus aboutie, la plus forte et la plus impressionnante de toute son oeuvre.