Paru en 2005, ce disque a fait un tabac auprès des mélomanes, à la fois parce que les enregistrements chronologiques et complets de la musique de scène sont rarissimes, mais également par la qualité musicale apportée à l'entreprise. Paavo Järvi dirige un excellent ensemble, l'orchestre symphonique national d'Estonie et les trois solistes sont au diapason : Peter Mattei (baryton : Peer Gynt), Camilla Tilling (soprano : Solveig) et Charlotte Hellekant (Mezzo : Anitra). Arrêtons-nous sur quelques passages les plus populaires et repris dans les suites.
Par son énergie, le prélude de l'acte 1 est prometteur d'une interprétation allante et sans épanchement "genre" brume nordique. Ce passage comporte des citations des thèmes qui vont structurer toute la partition. L'alto solo prend des accents celtes - nous allons voyager -, les cordes soyeuses annoncent les épanchements amoureux. La direction musclée et ludique du chef épouse parfaitement le ton de farce drolatique qui sied au climat tragicomique de la pièce.
La sauvagerie du "rapt de la fiancée" Ingrid par Peer Gynt est soulignée par les accents secs et détimbrés des cordes. La complainte d'Ingrid violée et abandonnée par Peer alterne tristesse et colère. Le discours de l'orchestre transparent et puissant s'accorde parfaitement et sans effusion excessive à ce passage tragique.
Dans la célèbre marche "Dans la salle du Roi de la montagne"la musique trouve sa rythmique ironique et fantasque, faisant les pointes, pour nous montrer notre héros de pacotille risquant de se faire trucider par un ch½ur de trolls particulièrement vindicatif. Le chef joue astucieusement sur une accélération du tempo du ch½ur pour dynamiser la fuite du héros qui n'en mène pas large.
"La mort d'Äse", encore une page célèbre qui est jouée toute en nostalgie et tendresse, sans effet symphonique vainement pathétique, bouleversant.
Pour le célébrissime "Matin", il est toujours amusant de regarder des vidéos sur lesquelles défilent des fjords et lacs du grand nord alors que la scène a lieu au Maroc, l'un des nombreux pays traversés par notre Peer Gynt au cours de ses aventures. A noter que dans l'enregistrement, ce passage précède la Danse Arabe. Une fois de plus, Järvi dirige un orchestre qui s'étire, se prélasse dans une moiteur orientale. La direction est franche, les cordes d'une souplesse pudique, un rare moment sincèrement idyllique.
La "danse arabe" est merveilleusement orientalisante, le ch½ur chante avec limpidité, galvanisé par des percussions agrestes. Anitra chante son admiration pour le fier Peer Gynt avec sensualité. Ah, elle en pince la fougueuse Anitra, et' va ruiner notre bellâtre jusqu'au dernier sou. L'énergie de l'héroïne qui ne se laisse pas abuser est parfaitement rendue par la voix ardente de Charlotte Hellekant.
Peter Mattei nous dépeint dans la "Sérénade de Peer Gynt" un benêt hâbleur et viril aveuglé par son amour pour Anitra, une voix carrée sans aucune coquetterie du chant d'opéra qui serait hors sujet.
Dans la célèbre "berceuse de Solweig", Camilla Tilling fait preuve d'une tendresse pertinente car mesurée pour consoler son héros qui agonise après tant d'aventures et de turpitudes. Paavo Järvi contrôle parfaitement son orchestre et ses couleurs, apportant ainsi l'émotion qui manque souvent cruellement dans les interprétations esthétisantes.
Un disque passionnant dont la cohérence par rapport au récit d'Ibsen ravira les amateurs de sagas et fresques cinématographiques haut de gamme.