Tout d'abord, quel dommage que ce pianiste génial ait si peu enrégistré et qu'il refuse systématiquement d'être enrégistré! Pour ces fans, c'est frustrant, ceux en Europe peuvent se consoler de l'écouter en concert, mais ceux en Amérique ou au Royaume Uni (pays où le maître russe ne se produit plus depuis quelques années) en sont pour leurs frais! Ce qui est encore plus frustrant, c'est qu'apparemment il doit y avoir une grande quantité de bandes de ses concerts (Il semble même que chaque concert du pianiste soit enrégistré!!)chez son éditeur Opus 111, mais que Sokolov ne trouve pas le temps de les approuver...
De toute façon, ce DVD est donc bel et bien une bénédiction du ciel, d'autant plus que le film a été fait sous la supervision de l'excellent Bruno Monsaingeon, qui a fait d'autres films fascinants sur des musiciens aussi divers que Oistrakh, Richter, Gould et Anderzewski pour ne mentionner que ceux-ci. Les images sur ce DVD sont superbes et nous pouvons admirer la manière de jouer très personnelle de Sokolov. Et nous sommes tout de suite captivés et intrigués: comment est-il par exemple possible d'attaquer le son avec tant de force et de tirer en même temps des sons aussi immatériels et délicats du piano? Sokolov est aussi un musicien qui n'est pas toujours facile à suivre. Tout comme Richter (curieusement, ce géant ne compte pas parmi les artistes favoris de Sokolov, à la différence d'un Guilels), il fait parfois des choix interprétatifs auquels on ne souscrit pas sans plus, mais on est simplement conquis par l'absolue sincérité, l'absence de poses et la beauté du toucher. Visuellement, Sokolov est un artiste bien intéressant à regarder; sous ses doigts beaucoup de passages sonnent plus virtuoses que chez nombre de ses confrères.
Les 3 sonates de Beethoven forcent l'admiration et Komitas est un choix intéressant, étant donné que sa musique est très peu jouée en concert. Mais la cerise sur le gâteau, c'est l'insurpassable interprétation de la 7ème sonate de Prokofiev qui apparait sous un jour terrifiant. Il faut tout simplement avoir vu comment il construit le dernier mouvement, le terrible Precipitato pour arriver à une conclusion intimidante et tellurique. Nous nous imaginons bien les terreurs de guerre auxquelles fut confronté Prokofiev quand il composait les sonates nos 6, 7 et 8! Sokolov joue ce mouvement moins vite que pas mal d'autres pianistes, mais en ce faisant il arrive encore mieux à ériger une cathédrale sonore.
Autre moment qui fera sans doute périr d'envie l'ensemble de tous ses confrères pianistes et clavecinistes: le second bis, le Tictoc choc de Couperin. Regardez tout simplement comment il croise ses mains, rien que ces quelques minutes montrent les excellentes images du film. C'est une prouesse pianistique comparable à Argerich dans sa fameuse sonate en ré mineur de Scarlatti!