"War and Peace", King Vidor, 1955, version longue, couleur, belle copie.
- (Par une erreur de lien ce commentaire paraît également sous la version de 2007 que je ne connais pas !)
A l'exception des rues de Moscou dont la reconstitution a quelque chose d'étriqué, tout est visuellement parfait (le duel de Pierre, par exemple, à l'aube dans la neige, qui rappelle un tableau de Gérôme), tout est d'un bon goût irréprochable, même les scènes de bataille, ou les atrocités de la Retraite de Russie. Cela dit sans aucune ironie de ma part. On sent que Vidor s'est inspiré des peintres de l'époque, et si pendant les 3 h. 20 que dure le film, on sent parfois un peu de lassitude, c'est inévitable, le plaisir des yeux, lui, reste intact, et ravive toujours l'intérêt.
La distribution, qui a été très critiquée, me semble idéale pour un film qui, vu sa dimension et son coût, est autant une entreprise commerciale qu'une oeuvre d'art. Mel Ferrer fait un prince André de rêve : ce qu'il y a d'inquiétude, ou de regret, derrière l'allure impérieuse de l'officier allant toujours de l'avant, il l'exprime parfaitement. On ne peut imaginer Natacha plus crédible, et séduisante, qu'Audrey Hepburn, surtout dans les premières scènes du film, durant lesquelles la jeune femme perce sous la jeune fille avant d'à nouveau se renfermer en elle; Audrey rend très bien cette dualité. Par contre, et peut-être est-ce dû autant à la réalisation qu'à son physique qui reste très "gamine" tout au long des sept années que dure l'histoire, on ressent assez mal certaine de ces "intermittences du coeur" qui sont tout le drame de Natacha. Si on comprend bien son amour-admiration pour André, et à la fin, son amour-raison pour Pierre, figure paternelle restituée, le délire passionnel, et au sens propre totalement sexuel, que lui inspire Anatole (Vittorio Gassman), et qui la pousse à tout risquer pour le satisfaire, passe à la trappe. On y assiste, on ne l'éprouve pas avec elle. La fièvre manque.
Mais le personnage central du film, c'est Pierre, Henri Fonda, exemplaire comme dans chacun de ses rôles. Bien sûr, nous sommes loin du "gros Pierre" de Tolstoï, myope, maladroit, plein de scrupules excessifs, et ridicule dans son mariage mal assorti, face à une société, à la fois frivole et collet-monté, qui le juge. Mais quel beau personnage d'honnête homme, dans toute l'acception du mot! Oui, un honnête homme qui, comme Montaigne, doute de tout, même de son doute, qui comprend de moins en moins les choses au plus il les étudie, scrupuleux au point de vouloir assister à une bataille de peur de médire de la guerre sans savoir de quoi il parle... En un mot une admirable leçon d'homme ! C'est pourtant d'un simple moujik illettré, rencontré en prison, qu'il recevra sa meilleure leçon de philosophie, à savoir que "la paix intérieure ne dépend pas des choses".
Pierre est ce qui a le moins vieilli dans le film, et ce qui vieillira le moins, l'honnêteté intellectuelle étant la vertu par excellence, mère de toutes les autres, et la plus difficile à atteindre et à conserver.
On a dit que cette grande production n'était pas représentative de l'oeuvre de King Vidor. Mais un grand artiste fait toujours passer ses préoccupations profondes dans ses oeuvres, quelles qu'elles soient. Et ici, on retrouve, comme ailleurs, en la personne de Pierre, et de Koutousov, bien sûr, ce triomphe de la volonté (non du volontarisme, plutôt représenté par Napoléon), de l'honnêteté intellectuelle, de l'individu donc, sur ses défaillances physiques ou sur les accidents de la vie qui sont la trame de tant de films de Vidor. Et c'est une leçon qui n'est pas mauvaise à prendre. Pour cette "morale", pour l'inestimable incarnation du personnage de Pierre que donne Henri Fonda, pour la beauté de Natacha, la noblesse du prince André, ce film, au-delà de ses qualités purement cinématographiques, doit demeurer, et demeurera.