Guillaume Lekeu vit le jour en Belgique à Heusy, près de Verviers, en 1870. Il avait neuf ans lorsque ces parents quittèrent le "plat pays" pour s'installer à Poitiers. Incité par son professeur de physique qui était mélomane, il embrassa peu après sa très brève carrière de compositeur ; ses seuls "guides" furent son instinct et son goût. Lorsque le jeune adolescent découvrit la musique de Ludwig van Beethoven, ce fut la première révélation ; il découvrit "qu'il y avait autre chose à tirer du quatuor qu'une oeuvre parfaite et régulière à la Mozart ou à la Haydn". Guillaume Lekeu trouve en Ludwig van Beethoven son idéal musical. Ses premières compositions, dont un "Molto Adagio" pour quatuor à cordes, un "Tempo di Mazurka" pour piano ou un "Adagio méditatif" pour clarinette basse et orchestre, témoignent déjà d'une bonne qualité de composition, malgré un manque d'application dans l'harmonie. Guillaume Lekeu prit quelques leçons privées (il ne voulut jamais insérer un quelconque Conservatoire), et après avoir été envoûté à Bayreuth par une représentation de l'opéra "Tristan und Isolde" de Richard Wagner, il fit appel au plus grand des organistes belges du dix-neuvième siècle, César Franck, pour étudier avec lui. Malheureusement, son maître révéré décéda un an plus tard. Guillaume Lekeu avait fait des progrès considérables. En attestent son trio pour piano et cordes ou ses deux "études symphoniques" pour orchestre, pièces datées de 1890. Il travaillera alors avec Vincent d'Indy, figure illustre de la fameuse "Schola Cantorum". En 1891, il se présenta (en Belgique) au fameux "Grand Prix de Rome", où il obtiendra la second Prix, avec sa "scène lyrique" "Andromède". Durant les trois dernières années de sa vie, il composa beaucoup de musique de chambre (son quatuor pour piano et cordes demeure inachevé ; son second maître Vincent d'Indy tenta de le terminer, mais faute de temps, l'oeuvre subsiste en deux mouvements). Sa sonate pour violon et piano lui assure à elle seule une immortalité totale, bien que ses quarante-cinq compositions totales ne soient pas à dénigrer, loin de là. Il fut emporté en 1894, au lendemain de ses vingt-quatre ans, des suites d'une fièvre thyphoidale. Le destin emporta celui qui allait certainement devenir l'un des plus grnads compositeurs français du début du vingtième siècle, à égalité avec Claude Debussy et Maurice Ravel.
Le "Molto adagio" pour quatuor, datant de 1887, est en réalité un "commentaire sur les paroles du Christ dans le jardin de Gethsémani", et est sous-titré "Mon âme est triste jusqu'à la mort". Une mesure à cinq temps et une pulsation instable confèrent à cette oeuvre tragique un caractère somme toute étrange, mais qui révèle une forte générosité d'inspiration. L'"adagio" pour quatuor d'orchestre, daté de 1891, est une "élégie" pour un grand ensemble instrumental, pouvant contenir jusqu'à sept parties de violon, cinq d'alto et autant de violoncelle. Très poignante elle aussi, cette oeuvre porte en épigraphe une phrase du poète Georges Vanor, "Les fleurs pâles du souvenir...". Guillaume Lekeu fait preuve dans cette pièce d'une maîtrise formelle plus importante que dans l'oeuvre précédente. Le "larghetto" pour violoncelle et ensemble instrumental, achevé le 3 février 1892, est un véritable chant d'amour, dont la fluidité harmonique apporte une grande vague de tendresse. Les trois "poèmes" pour soprano et piano, eux aussi achevés en 1892, sont intégralement de la main de Guillaume Lekeu : il en écrivit à la fois les paroles et la musique. Le premier, "Sur une tombe", a un caractère funèbre. Le second, "Ronde", comporte abondance d'accents joyeux. Le troisième, "Nocturne", est un hymne à la nature. Le quatuor pour piano et cordes, inachevé donc, fut amorcé en 1893. Guillaume Lekeu nous laisse un mouvement achevé, et un second en grande partie achevé (Vincent d'Indy complètera les dernières mesures, sans aller au-delà). Le premier des deux, "Dans un emportement douloureux. Très animé", voit mille sentiments opposés se heurter (cris de souffrance et longs appels de bonheur, cris d'amour et cris de désespoir, l'éternelle douleur qui écrase la joie de vivre...). L'extrême compacité de l'étoffe musicale apporte l'illusion d'une mélodie continue. Le second mouvement "Lent et passioné" reprend nombres de thèmes du premier mouvement. Guillaume Lekeu a voulu donner à ces deux mouvements une continuité musicale à sa pensée. L'on ne peut que déplorer l'achèvement partiel de ce chef-d'oeuvre, qui, s'il avait eut la chance d'être terminé, serait assurément le meilleur quatuor pour piano et cordes de l'époque romantique, dépassant celui de Robert Schumann, de Johannes Brahms et ceux de Gabriel Fauré.
Le "Molto adagio" pour quatuor à cordes, interprété par quatre dames de l'ensemble "Musique Oblique" (dont Elisabeth Glab au violon et Isabelle Veyrier au violoncelle), bénéficie à juste titre d'une interprétation très "féminine" : tout en émotion, tout en tendresse, mais avec caractère et affirmation. Les appels de violoncelle sont à vous arracher le coeur. L'"adagio" pour quatuor d'orchestre est ici donné dans la transcription de Gérard Iglésia pou piano et trio à cordes. Alice Ader se joint ici à ses amies. L'interprétation, bien que très correcte et très en accord est moins prenante, car cette transcription dénature la puissance de l'oeuvre. Le "Larghetto" pour violoncelle et ensemble instrumental trouve en Isabelle Veyrier une musicienne très sensible et très impliquée, bien soutenue, notamment dans le "tutti" instrumental par ses compères. Les trois "poèmes" pour soprano et piano trouvent le ton juste avec Rachel Yakar accompagnée par Alice Ader. Chaque "poème" est interprété avec le caractère qui convient. Mais madame Yakar peine un plus dans les graves, curieusement, que dans les aigus, où sa voix est bien située. Le quatuor pour piano et cordes, contrairement au "Molto adagio" bénéficie lui d'une interprétation très "masculine", très "virile" : les quatres amies jettent toutes leurs forces pour exprimer les douleurs ressenties par le compositeur. C'est très émouvant et troublant. Alice Ader tire (à moindre échelle) son épingle du jeu par la puissance harmonique de son instrument.
Il s'agit là d'un très beau compact-disc de musique de chambre.