Tout le monde connaît l'histoire, tout le monde en parle et fait parfois référence soit au personnage éponyme, soit aux Lilliputiens.
Mais qui a décrété qu'il s'agissait d'un conte pour enfants? Qui a commencé à rogner le texte pour ne faire ressortir que les deux premiers voyages (géant dans un monde minuscule; minuscule dans un monde énorme), laissant le dernier voyage, le plus important, de côté?
Gulliver choisit à plusieurs reprises d'aller parcourir le monde plutôt que de rester sur le continent avec sa femme et ses enfants. Cette pulsion de découverte, si semblable à celle qui anime Robinson Crusoé, l'entraîne non pas dans une solitude religieuse et bénéfique, mais le pousse dans des sociétés fermées, cohérentes mais souvent absurdes, où tous les vices du continent se retrouvent (tyrannie partout, vanité partout).
Mais Gulliver n'apprend pas grand chose de ses voyages. Tel un picaro, il passe d'un endroit à l'autre sans véritablement remettre en cause ni sa propre société, ni l'humanité en général. Et soudain, boum. Il arrive dans un monde (et pas une société) inversé, où les hommes ('Yahoos') sont à l'état sauvage et dominés par un peuple de chevaux. Et là, Gulliver pense, et là, commence un processus subtil et affreux où cet homme si 'typiquement européen' commence à mépriser l'espèce humaine au profit des chevaux, eux si intelligents mais sans culture, si équilibrés et éthiques qu'ils n'ont pas besoin de morale, de lois ou de juges. Gulliver est obligé de rentrer chez lui, mais rien ne sera plus pareil.
Que certains considèrent ce roman comme simple paraît insensé. Que d'autres y voient une nostalgie prélapsaire au lieu d'une satire politique paraît réducteur. Il est impossible d'ignorer les remarques et le ton réactionnaire de certains passages ("c'était mieux avant"), ou d'ignorer la misanthropie qui y règne. Est-ce à dire que Swift détestait les humains? qu'il était conservateur? Je l'ignore. Est-ce bien Swift qui parle, ou Gulliver?
Ce roman est un de ceux qui m'a le plus marquée, et qui m'a lancée dans une suite de réflexions étranges et très désagréables sur l'humanité, notre haute vanité, et l'incroyable persistance de structures politiques et sociales depuis les années 1720. Lisez-le, mais pas à vos enfants.