Riccardo Chailly confère une densité écrasante à ses Gurrelieder, grâce à un orchestre surpuissant et magnifiquement enregistré à la Jesus Christus Kirche de Berlin. Ecoutez l'introduction du "Erwacht, Konig Waldemars Mannen Wert" et vous serez fixés sur les déferlements sonores que le chef parvient à obtenir. Les choeurs sont aussi dociles que vaillants. Le "Gegrusst, O Konig" est d'une vigueur et d'une ampleur qu balaie tout sur son passage.
Les solistes sont bien choisis, notamment Siegfried Jerusalem qui trouve toute la bravoure de son rôle dans la première partie, et dans le chant de révolte "Herrgott, weisst Du, was Du tatest".
Susan Dunn ne démérite pas vocalement mais me semble plus anodine dans sa composition dramatique. Au contraire de Brigitte Fassbaender qui ose un "chant du ramier" à fleur de peau. Sa funèbre narration, quasi expressionniste, culmine dans un "...und der Tod" qui glace le sang.
Les seconds rôles sont bien tenus.
Et le narrateur n'est autre que l'immense Hans Hotter.
Voilà une lecture qui donne toute son épaisseur sonore et dramaturgique à cette fresque moyennageuse sur le thème de l'amour tragique, qui se dissout dans une symbolique panthéiste, comprise et assumée par cette interprétation ostensiblement inspirée par l'oeuvre.
Après les versions historiques de Ferencsik, Boulez, Ozawa, Kegel, celle de Chailly peut aisément assurer la relève discographique pour quelques temps. Ce qu'elle fait d'ailleurs depuis déjà vingt ans.