Les Gurrelieder d'Arnold Schoenberg, gigantesque partition pour solistes vocaux, choeur et orchestre, sont une oeuvre tellement riche qu'il est difficile de rendre justice à chacun de ses aspects comme de réunir une distribution vocale idéale.
Rappelons que son idiome la rend apparemment plus proche de Wagner et Mahler que du Schoenberg ultérieur (la comparaison de la notice avec Das klagende Lied est légitime), même si la progression narrative s'accompagne dans l'oeuvre, de sa première à sa troisième partie, d'une mutation stylistique qui reflète l'histoire compliquée de sa composition et de son orchestration.
Eternel jeune homme et symbole d'une vie musicale renouvelée, ouverte sur l'aventure de la musique moderne et contemporaine, compositeur de talent, Esa-Pekka Salonen (né en 1958 à Helsinki) est un excellent chef, même s'il n'est pas aussi constant dans la réussite qu'on le dit parfois. Dans ces Gurrelieder donnés en concert avec le Philharmonia (en 2009, dans le cadre d'un cycle dédié à Vienne) Il est ici, le plus souvent, à son meilleur.
D'emblée on est frappé dans l'impétuosité avec laquelle Salonen aborde le prélude. Les bois sont remarquablement mis en valeur et jamais couverts même si dans les passages les plus dramatiques de l'oeuvre, on peut espérer, côté cordes, une pâte orchestrale plus riche, plus sombre, telle qu'on la trouve récemment avec l'enregistrement de Michael Gielen
Schönberg: Gurrelieder [Hybrid SACD]. Pourtant, sur la distance, le climat unique, extrêmement inquiétant de ce conte musical, est bien rendu.
Les chanteurs ajoutent beaucoup, la Tove si aisée de Soile Isokoski et la colombe de Monica Groop, à la voix très corsée, dont l'interprétation rend bien l'ambiguïté de cette musique entre Tristan et le futur Erwartung.
Stieg Andersen en Waldemar, au début, m'a paru manquer de projection, mais il a un beau timbre et une distinction naturelle (bel accompagnement, aussi, lyrique et tendre, à la fin de Du wunderliche Tove, qui s'épanouit dans l'interlude suivant).
Dans la troisième partie, Ralf Lukas est superbe en Bauer, évoquant la chevauchée des damnés. Il y a du Berlioz dans le numéro de Klaus le bouffon (Andreas Conrad) et dans l'orchestre sarcastique qui l'accompagne ici.
Ce qui met cette édition tout à fait à part, c'est sans doute la section « Des Sommerwindes wilde Jagd » où non seulement Salonen rend au mieux l'orchestration diaphane, mais où dans le rôle de la «récitante », Barbara Sukowa (comédienne et chanteuse au fort tempérament) se lance dans un inoubliable numéro de «diseuse », plus berlinois que viennois : la superposition de l'orchestre et de ce monologue déjanté, plus proche dans l'atmosphère du cabaret ou du cinéma expressionniste allemand que du XIXe siècle, produit un effet extraordinaire. Suit un «Seht die Sonne » aveuglant de clarté pour conclure en beauté cette exécution admirable, qui vient en rejoindre d'autres, mais ne ressemble à aucune.