Avec "Hécate et ses chiens", Paul Morand subvertit magistralement les cadres du roman mondain qu'il plonge dans un bain de vice et de stupre. Les lois du genre sont dynamitées, les faces sombres de l'érotisme explorées, troubles jusqu'à l'innommable...
Un couple mondain se forme lors d'une réception dans le Maroc colonisé, après la première guerre mondiale. L'homme, au parcours professionnel exemplaire, est nommé à un poste de direction dans une banque. Clotilde est une femme mariée, seule, mystérieusement séparée d'un mari l'ayant fuie pour la Russie. La ville en bord de mer n'est jamais nommée. Languide, cosmopolite, est-ce Tanger? Les prémices de l'adultère semblent heureuses. Hormis une impression diffuse de "chic désespéré", rien ne laisse présager ce que le titre annonce de néfaste. Sous le signe d'Hécate, déesse lunaire de la magie et des maléfices, des lézardes cependant viennent fissurer la jouissance érotique. L'homme bute contre le plaisir égoïste d'une femme qui lui échappe: "J'avais besoin de savoir ce qu'il y a au bout de la possession amoureuse. Mais notre conscience devenait de moins en moins nette et le bout reculait toujours. Cette fatigue n'aboutissait qu'à une immense opacité, pareille à la nuit obscure des mystiques, à une séparation d'avec Clotilde, beaucoup plus douloureuse que si elle s'était refusée." Des murmures filtrent du sommeil de Clotilde. Devant la femme endormie, l'homme se trouve confronté à l'étrangeté féminine, à ses désirs secrets et à son ombre fantasmatique. Une face cachée, nocturne et perverse, dont la découverte place l'amant à la croisée des chemins: sous le signe d'Hécate, déesse des carrefours, choisira-t-il la voie de la débauche pour rattraper sa compagne à l'école de la chair?
Les références intertextuelles surgissent, fécondes, au fil de la lecture. On songe d'abord aux multiples pages proustiennes où la jalousie se cristallise au spectacle d'Albertine ensommeillée, interdite d'accès. Dans des pages d'une concision admirable, l'amant apprend qu'il est vain, selon une expression du narrateur de "La Recherche", de "désirer la possession, toujours impossible, d'un être". Sur son versant le plus ténébreux, le récit évoque immanquablement "L'Immoraliste" d'André Gide dont il propose une version féminisée et plus vénéneuse. Mais c'est une autre déesse lunaire qui semble régir le destin malheureux des hommes ayant approché Clotilde: tout amant qui se hasarderait à surprendre le mystère du désir féminin, n'encourt-il pas le châtiment d'Actéon, dépecé de ses chiens pour avoir surpris la nudité interdite de Diane-Artémis?
Une nouvelle taillée à la perfection, d'une écriture de diamantaire, précise, tranchante.
Sombre. Sulfureux. Superbe.