Ce livre-synthèse dresse une comparaisons entre les théories révolutionnaires (regroupées sous la bannière marxiste) à la fin du XIXe -début XXe siècle, et les théories critiques en recrudescence depuis le milieu des années 1990. Parmi les principales lignes de distinction on soulignera l'origine (déplacement progressif hors de l'Europe occidentale vers l'Asie et l'Amérique Latine), la localisation académique (condensation dans les universités américaines), la distance avec tout mouvement de résistance concret (jadis le mouvement ouvrier), et l'absence concomitante de pensée stratégique dans les travaux récents (la séparation entre Théorie et Pratique, consécutive aux prises de pouvoir, aux consolidations des partis et aux durcissements doctrinaux perdure ainsi sous des traits, et pour des prétextes, différents).
La posture des auteurs (plus de 27 au total sont discutés) oscille, selon la typologie de Keucheyan, de Pessimiste à Résistant, Innovateur, et occasionnellement (dans le cas de Alvaro Garcia Linera notamment), Dirigeant (les Radicalisés et, cela va de soi, les Convertis ne sont pas représentés).
Du point de vue des nouvelles constructions du Système / Sujets, le maintien de l'exploitation économique, du rapport Force de travail / Capital ou autre proche équivalent, cède fréquemment la place à d'autres points d'articulation : ethnicité, orientation sexuelle, rapports sociaux de sexe, identité et reconnaissance, écologie, science & technique (ou techno-science) ; de même que la référence à l'État national comme dépositaire du pouvoir ou coercition tend à être remplacée, soit par une référence diffusionniste à la Foucault - les régimes de vérité ou de pouvoir-savoir - soit par une référence globalisante et supranationale à la Negri & Hardt.
À côté d'une tendance nette vers le syncrétisme et vers l'effort d'intégration de travaux anciennement marginalisés - tendance caractéristique d'une pensée sublimant le poids des échecs historiques des révolutions socialistes - persiste un marxisme affiché et revendiqué (Robert Brenner, Giovanni Arrighi, E.P. Thompson, Frederic Jameson, David Harvey par exemple), quoique transformé (à la sauce individualiste méthodologique chez Eric Olin Wright, et jadis, Jon Elster).
La principale qualité de cet ouvrage tient en son étendue, qui ne se traduit pas nécessairement en superficialité. Il y a en effet peu de reproche à adresser aux présentations, en particulier celles d'auteurs rayonnants (tel Negri, Agamben, Zizek, Haraway). Et l'exercice apporte une contribution au statut problématique du socialisme (comme critique/rejet du capitalisme) : à l'enjeu de sa renaissance. Le panorama historique des premières théories révolutionnaires mérite également le détour, étant donné la clarté que lui confère le recul.