Commençons par ce qu'il y a de positif. Le travail de documentation et de recherche de Laurent Binet a été colossal. Il a passé en revue une grande variété de sources, certaines célèbres, d'autres très confidentielles, pour trouver la matière historique de son roman. Je connais assez bien le sujet, mais j'ai appris beaucoup de détails sur les individus qui ont fait l'histoire que Laurent Binet raconte, qu'il s'agisse des résistants tchèques, à la fois héroïques et amateurs, des hommes politiques des démocraties, généralement pleutres et inconscients, ou des officiels nazis, dont la personnalité est toujours un surprenant mélange d'incongruité et d'inhumanité, de faiblesse morale, de vilenie et d'intrépidité (la "capacité" des nazis à traiter les actions les plus inhumaines sous l'angle purement technique est et restera pour moi un sujet de perpétuelle stupeur). De plus, Laurent Binet aime Prague, où se déroule l'essentiel de l'action de son oeuvre, et il connaît bien la ville. Comme Schliemann sur les ruines de Troie, il a marché dans les pas des personnages dont il narre la vie. Il parvient à transmettre cet amour, c'est indiscutable, et à nous plonger dans l'ambiance de Prague occupée avec un talent de romancier consommé.
Surtout, Laurent Binet parvient à s'extraire de l'attitude bien-pensante qui se borne à condamner l'horreur sans regarder en face le fait que la capacité de l'être humain à s'égarer dans l'erreur et le mal est tout simplement infinie. Autre grand courage de Laurent Binet : il ose exposer que les nazis eux-mêmes, qu'il s'agisse des simples soldats des Einsatzgruppen, des officiers SS ou des dignitaires du régime étaient eux-mêmes horrifiés par les actions d'extermination du régime au point de craquer et de sombrer dans l'alcool, la drogue ou la quasi-folie. L'exposé de cette réalité permet de briser le manichéisme habituel qui place d'un côté des nazis inhumains, barbares et cruels et le reste du monde, toujours bienveillant et animé des meilleurs sentiments de l'autre. Il montre que l'histoire de la seconde guerre mondiale est en fait celle d'une infinie complexité : on voit des résistants trahir, des nazis passer à l'ennemi, des agents doubles, triples, Himmler qui en donnait l'ordre mais qui s'évanouit devant une exécution de masse. Bref, il parvient à éviter l'anathème qui n'enseigne rien et, en cela, le roman de Laurent Binet est un exercice d'équilibriste réussi.
Par contre, Laurent Binet ne sait pas l'allemand, ce qui le conduit à faire une faute de langue presque à chaque fois qu'il utilise un terme allemand : les féminins deviennent des masculins, les singuliers des pluriels. Après tant de travail de recherche, il aurait pu se faire relire par un spécialiste germanophone de la période, ce d'autant plus qu'il se pose les questions que tous les historiens se sont posés avant lui sur la bonne méthode à employer en recherche historique. Comment établir un fait ? quel part doit-on laisser à l'intuition que suscite l'intimité avec son sujet dans l'écriture historique ? Ce questionnement est sain, mais était-il nécessaire de consacrer tant de pages aux atermoiements de Laurent Binet, à ses hésitations à admettre ou à refuser l'historicité d'un fait ? était-il nécessaire de nous faire part des inquiétudes au sujet de la possible réception de l'oeuvre par Marjane Satrapi, par son demi-frère ou par sa compagne du moment ? Bien souvent, HHhH devient une narration narcissique des méditations finalement assez plates de Laurent Binet sur le travail d'historien (décidément, Marc Bloch nous manque !). Qui a lu l'un des nombreux philosophes à s'être posés des questions sur les méthodes de l'historien ne pourra pas sans lassitude achever bien des pages de l'oeuvre de Laurent Binet.
Enfin perce dans ce roman l'univers intellectuel de Laurent Binet : son père communiste à la mode des années 1950-1960 (mais attention ! les crimes communistes, comme le fait que l'Armée rouge soit restée l'arme au pied pendant que les malheureux habitants de Varsovie s'insurgeaient contre l'occupant nazi sont, eux, passés sous silence, et le communisme soviétique reste un sujet d'affectueuse nostalgie), la mentalité de petit prof de l'Education Nationale qui n'a pas réglé son conflit d'adolescent avec l'autorité et qui le transpose dans son opposition à son ministre (page 277), les plaidoyers pro domo en faveur de "l'honorable corporation" des professeurs de l'Education Nationale (et pas du privé, horribile dictu), la conviction stupide qui le pousse à affirmer que la subversion est un bien en soi, la conviction que "le sport est une belle saloperie fasciste" (page 277 encore) - merci pour Pierre de Coubertin ! -, les références d'adolescent aux "Inrocks" et à Enki Bilal, l'observation oiseuse que "les patrons sont de tout temps obsédés par le rendement de leurs ouvriers", tout cela dénote le petit fonctionnaire protégé qui de sa vie n'a connu que l'école, et qui n'a jamais exercé de responsabilité face à son personnel, à ses fournisseurs ou à ses clients. Cette Weltanschauung de fonctionnaire corporatiste donne au roman de Laurent Binet un ton immature qui agace, page après page, et qui gâte un travail de documentation et d'écriture qui par ailleurs aurait pu faire un excellent roman.