L’essentiel, en ce qui concerne le Vermont, c’est de pouvoir en partir. C’est ainsi qu’Anaïs Mitchell, tout en conservant des attaches familiales (papa y est fermier, maman travailleuse sociale) dans cet état du nord-est des États-Unis, s’est empressée, encore jeune fille, de visiter Europe, Moyen-Orient, et Amérique latine, en respirations de ses études d’économie et de sciences politiques. Et d’en revenir avec de multiples emprunts aux cultures musicales des régions traversées, mais également, et c’est plus paradoxal, nourrie d’une inextinguible passion pour la chanteuse Ani DiFranco (qui lui rendra la politesse, lui permettant d’enregistrer un troisième album – The Brightness – en 2007).
Hadestown A Folk Opera, quatrième effort de la jeune femme donc (mais il fut sur les rails d’un premier jet dès 2006), s’appuie sur le mythe grec d’Orphée et Eurydice, transposé dans une Amérique à peine futuriste, et gangrenée par la misère. Ainsi, la fidélité à l’inspiration initiale a incité Mitchell à faire appel à quelques figures de la marge américaine : Greg Brown incarne donc Hadès maître des enfers, Ani DiFranco Perséphone, nièce et épouse du précédent, et Justin Vernon (de Bon Iver) campe Orphée, héros amoureux et malheureux, entre beaucoup d’autres (Jim Black tient la batterie, en moteur souple et régulier de la phalange instrumentale).
C’est d’une voix de tête qu’Anaïs Mitchell habite le personnage d’Eurydice, choisissant de rapporter le mythe à une réalité où les préjugés handicapent gravement la vie sociale, et à un point sociétal où le désir de sécurité peut faire clairement oublier le chemin de la liberté. Il est évident que le projet, ambitieux, passe difficilement la barrière de la langue, si l’on n’a pas le réflexe de se plonger avec attention sur le livret. En revanche, la musique reste séminale, profondément influencée par les fondamentaux de la country et de la folk music, mais également le gospel, le jazz swing, ou la musique contemporaine. Le chant de Justin Vernon, souple dans plusieurs registres, est merveilleusement utilisé, et contribue amplement à ce que cette heure de programme offre à chaque instant grâce, et poésie.
Anaïs Mitchell se fond ici avec humilité et candeur dans un projet collectif, et capte à travers ses compositions l’universalité de ce drame humain : Hadestown constitue assurément une pierre angulaire de son œuvre encore en devenir, et démontre l’émergence, en matière d’agencement des climats, et d’une science mélodique dépourvue de prétention, d’un talent singulier.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story