Quand je vois ce qu'est devenu Minkowski à la suite de cette représentation d'Ariodante, j'avoue être nostalgique et regrette que le chef français ait transformé ses intuitions géniales en un systématisme irritant (son Messie, l'un des plus bâclés de la discographie) Bien sûr, il a fait de belles choses par la suite (ses Offenbach, quoique je ne sois pas un fan du compositeur) mais je ne lui ai jamais trouvé autant de qualités que dans cet enregistrement. Son sens du théâtre exacerbé trouve ici un terrain d'élection en cet opéra mais, même si la pulsation est pressée, la personnalité des différents protagonistes s'affirment pleinement, pris dans le feu de l'action. Chaque épisode se voit du même coup fortement caractérisé (la folie d'Armide, la jubilation de la fin de l'opéra) au risque de sacrifier certaines nuances expressives. Mais là, c'est purement une affaire de goût. Le plateau de solistes réuni pour cette fête des sens est à la hauteur des ambitions du chef : Anne-Sofie Von Otter chante le rôle-titre avec style et conviction et ce petit plus qu'elle sait mettre à chacune de ses incarnations. Son sens du théâtre, ses nuances expressives, ses intuitions font d'Ariodante un véritable humain qui exulte (Doppo Notte jubilatoire, Con l'ali di costanza virtuosissime) et qui souffre (Scherza infida, décroché de la partition, bouleversant de douleur contenue et superlativement accompagné par l'orchestre). Lynne Dawson sait aussi s'investir dans ses scènes libératrices de forte sensation (Volate Amori) et tourmentées (récitatif de la fin de l'acte 2) mais ne m'émeut que partiellement dans les scènes élégiaques (Il mio crudel martoro) Veronica Cangemi est irrésistible de bout en bout de la partition : chant de miel et audace dans les vocalises. Richard Croft est de la même eau : legato souverain, pureté cristalline du timbre, autorité de l'incarnation et perfection des vocalises. Le duo de l'Acte 3 de ces deux derniers est d'ailleurs un miracle de sensualité. Ewa Podles a assurément le charisme pour assurer le rôle de Polinesso : graves impressionnants, sûreté d'intonation, aigus spectaculaires (je me demande quelle est la portée de cette voix : de trois à quatre octaves) et assurance des vocalises. Quant à Denis Sedov, en dépit d'une intonation parfois douteuse et d'une articulation déficiente, son incarnation du Roi est parfaite tant dans la liesse (Voli colla sua tromba) que dans l'élégie la plus profonde (Invida sorte avara) Tout ce très beau monde s'évertue à défendre ce très bel opéra et y parvient sans (beaucoup) de difficultés. Pourquoi : parce que Marc Minkowski est derrière la baguette pour stimuler toutes ses troupes. Ses Musiciens du Louvre, très cohérents et chaleureux dans leur accompagnement. C'est à peine si l'on regrettera le manque d'attention apporté au fini orchestral, mais un tel flot de musique, ce n'est pas tous les jours qu'on en entend.