Ce deuxième oratorio romain du jeune Haendel de 23 ans possède toute la fougue et l'invention du précédent, "Il Trionfo del Tempo". Il en emprunte même les entrées instrumentales de ses deux parties, et comme lui sera réutilisé dans la composition de plusieurs opéras. Son livret et sa musique sont en effet largement dramatiques, malgré son sujet sacré.
C'est ce qui justifie l'option très vigoureuse et contrastée de Minkowski dans sa direction, à vrai dire parfois assez raide, voire brutale, et surtout très rapide : ses tempi ne laissent guère aux solistes le temps de s'exprimer à plein.
C'est aussi ce qui a orienté le choix de ses interprètes : ainsi l'Ange a la voix pure et droite de la soprano Annick Massis, au prix d'un certain statisme du discours, d'une émission un peu trop large et d'une couleur assez plate. La basse Laurent Naouri campe un Lucifer à la voix jeune, au timbre peut-être un peu trop clair pour être vraiment luciférien. Il a de superbes graves (cadence de l'air "Per celare"), mais son discours est parfois trop haché. L'alto Linda Maguire (Marie Cleophas) a un beau timbre, mais manque d'expression dramatique : son air "Piangete" est vraiment par trop paisible. Le ténor John Mark Ainsley est un Saint Jean assez viril, bien timbré, un rien trop prosaïque. Enfin, c'est Jennifer Smith, la soprano-fétiche de Minkowski, qui prête sa voix incisive à Marie-Madeleine : son engagement est incontestable, mais l'on n'est pas obligé d'aimer son timbre nasal et son émission pincée.
Ajoutons que la prise de son est un peu épaisse, et déséquilibrée entre l'orchestre et les solistes, qui sont en retrait.
Ces quelques réserves n'ont pas empêché cette bonne version d'être notre référence, jusqu'à la parution de celle d'Emmanuelle Haïm, qui nous paraît désormais l'emporter nettement.