"Il Trionfo del Tempo e del disinganno" est le premier oratorio du jeune Haendel, composé à Rome dans l'ivresse créatrice de sa découverte de l'italianité. C'est une oeuvre magnifique dont on s'étonne qu'elle ne soit pas plus connue et appréciée : Haendel lui-même en faisait le plus grand cas, puisqu'il en refit deux versions au milieu et à la fin de sa carrière, dont une en anglais. En réalité, c'est déjà une musique d'opéra, d'une vaste ampleur, sur un livret au demeurant profane et un sujet philosophique indémodable, plus dramatique que celui de maint opéra : l'affrontement entre le Temps, la Beauté, le Plaisir et la Désillusion.
Sur les 23 airs, 2 duos, et 2 quatuors, pas un seul n'est médiocre, et plusieurs seront réutilisés dans les opéras, tels "Lascia la spina", qui deviendra le célèbrissime "Lascia ch'io pianga" dans "Rinaldo". La contribution instrumentale, très abondante (violons, hautbois, orgue...), est très concertante, dès la superbe "sonata" d'entrée, et l'invention musicale est d'un bout à l'autre foisonnante de sève et bondissante de vie, contrastant avec les pesants oratorios de la fin de la vie de Haendel.
Quant à l'interprétation, elle est exceptionnelle : sans être inconditionnel, loin de là, de la soprano Natalie Dessay (La Beauté), notamment dans Haendel (cf. ses discutables incarnations de Cléopâtre au disque et à la scène), il faut reconnaître qu'ici elle est divine, tant par la suavité du timbre (le "Tu del Ciel" final), par la ductilité du legato (en duo avec le hautbois dans "Lo sperai", que par son audace dans les ornements. Mais les trois autres solistes ne sont pas en reste : la mezzo Sonia Prina (La Désillusion) enchante par son timbre à la fois adéquatement sombre et adorablement fruité, et par l'expressivité de son phrasé dans les airs lents ("Crede l'uom"). La mezzo Ann Hallenberg (Le Plaisir), qui a la tessiture idéale pour le rôle, est égale à elle-même dans la langueur ("Lascia la spina") comme dans la virtuosité effrénée (vocalises de "Come nembo"). Enfin le jeune ténor Pavol Breslik (Le Temps) révèle une belle émission, jusque dans le fortissimo ("Folle, dunque"), et un timbre clair qui se marie parfaitement à celui de Prina dans leur sublime duo "Il bel pianto". Tous les quatre se retrouvent avec jubilation dans le redoutable quatuor "Voglio tempo", dont on peut d'ailleurs voir une vidéo de promotion sur Internet.
N'oublions pas l'excellente direction d'Emmanuelle Haïm, qui sait prendre tout son temps pour faire respirer les mouvenments lents ("Urne voi", "Crede l'uom"), ni la prise de son transparente et équilibrée.
Toutes ces qualités font que cette nouvelle référence, à acquérir sans hésiter, supplante nettement les anciennes versions d'Alessandrini et de Minkowski.