"Hamlet" est mon polar préféré. Bon, d'accord, vous me direz que c'est une pièce de théâtre, écrite de surcroît voilà plus de quatre siècles. Mais qu'importe! Tout y est! Du sang, du sexe, une fieffée crapule, une femme fatale, un héros "borderline" et des tonnes de rebondissements, sans oublier une petite touche de fantastique pour faire bonne mesure! Que demander de plus? L'histoire est connue, mais j'en touche un mot. Une nuit, sur les remparts du château d'Elseneur, le prince Hamlet rencontre le spectre de son père récemment décédé. Or celui-ci lui révèle non seulement qu'il a été assassiné, mais aussi le nom de son assassin. Après quoi il lui confie la mission de le venger. Pour accomplir cette mission, Hamlet décide alors de simuler la folie...
Premier atout de cette pièce, évidemment, la qualité de son style. Un style tour à tour imagé, poétique, tempétueux, spirituel, mélancolique, introspectif, un style qui se joue sans effort de toutes les contraintes de la prosodie et porte le "blank verse" à un degré de perfection inégalé. Deuxième atout, la variété des thèmes abordés, des thèmes essentiels, intemporels, à connotation souvent philosophique, et qui, au fil de la pièce, se chevauchent, s'entrecroisent, conversent les uns avec les autres: vengeance, ambition, pouvoir, corruption, inceste, folie, suicide, meurtre, un peu comme si, sous la plume de
Shakespeare, le destin d'Hamlet devenait le catalyseur de toutes les grandes questions politiques, morales ou existentielles qui peuvent se poser à l'être humain. Enfin, à cette richesse thématique, et c'est le troisième point fort de cette oeuvre, répond la richesse psychologique des personnages, singulièrement celle d'Hamlet dont la personnalité ne cesse de se nuancer, de se complexifier tout au long des cinq actes.
Mais le plus beau, en vérité, dans ce chef-d'oeuvre de l'art dramatique, c'est qu'une fois plongé dedans, on est pris tout bonnement par son rythme, son souffle, son atmosphère pleine de menace, on se laisse porter par le pur plaisir de l'intrigue et de ses péripéties. Bien sûr que le style en est grandiose, la pensée profonde, bien sûr que le personnage d'Hamlet est subtil et ambigu, mais on veut surtout savoir quelle surprise nous réserve la scène suivante. On l'oublie un peu trop, de nos jours, car Shakespeare fait maintenant partie de la "grande culture classique" hélas réservée à une élite intellectuelle, mais en 1600, c'est le peuple qui se pressait devant ses tréteaux et Shakespeare mettait tout son art à captiver ce peuple à coups de complots, de manigances et de fourberies diverses. Oui, "Hamlet", pour moi, est un véritable thriller, un merveilleux polar élizabéthain en cinq actes. D'ailleurs, quand il l'adapta au cinéma, en 1948,
Laurence Olivier l'enroba d'une esthétique clairement inspirée des films noirs alors en vogue à Hollywood, ce qui me paraît tout à fait révélateur.
Qui sait, s'il vivait de nos jours, Shakespeare écrirait peut-être de vrais polars à la James Ellroy. Hamlet serait un flic de New York ou de Los Angeles découvrant que son oncle est devenu Gouverneur de l'Etat en tuant son père et que sa mère est une garce finie. Alors, les soirs de grand blues, il irait traîner avec une bouteille de whisky du côté de Malibu Beach ou de Central Park, il se poserait le canon de son flingue de service sur la tempe et il se demanderait, le doigt sur la détente: "To be or not to be, that is the question." Y a pas à dire, ça en jetterait!