Dans le milieu des années 80, alors que Woody Allen multipliait déjà les expériences cinématographiques fort différentes - rappelons que des films comme
Zelig et
Broadway Danny Rose précédaient
La Rose pourpre du Caire - Hannah et ses soeurs (1986) semblait constituer un retour aux films qui avaient fait sa gloire,
Annie Hall et
Manhattan.
Pas vraiment. Tout en ciselant un certain nombre de répliques bien senties, Allen continuait à s'éloigner de ce qu'on attendait de lui - "l"humour juif", les bons mots, etc. Plus que jamais en contact avec ses peurs - pas étonnant qu'il se soit donné le rôle de l'hypocondriaque - mais aussi et peut-être surtout apprenant de plus en plus de ses maîtres, à commencer par Bergman et Tchekhov, Allen signait là un de ses plus admirables films de comédie. Au sens le plus noble, shakespearien si l'on voudra, où la comédie finit par célébrer l'espoir et la renaissance alors qu'il y a beaucoup été question d'incompréhension, de séparation, de maladie, de désespoir, de mort, de peur devant l'avenir.
Tchekhov est déjà présent, ne serait-ce que par la volonté de se pencher sur trois soeurs, mais son influence se fera surtout sentir dans les films ultérieurs:
September et
Une autre femme. Une autre femme est par ailleurs le seul de ses films intimistes, dits sérieux, où l'influence de Bergman est à mon avis totalement digérée et produit une oeuvre magnifique, aussi lucide que sereine. Reste que l'ombre de Bergman plane bel et bien au-dessus d'Hannah et ses soeurs, et pas seulement parce qu'Allen a repris un des grands comédiens du maître, Max Von Sydow.
"God, she's beautiful". C'est par cette réplique que commence le film, et par le regard d'Elliot (Michael Caine) plein de désir pour Lee (Barbara Hershey), la soeur de son épouse Hannah (Mia Farrow) - on le comprend... Hannah est une actrice doublée d'une mère de famille comblée. Lee vit avec un peintre misanthrope (Max Von Sydow), l'un(e) ayant été la providence de l'autre. Holly (Dianne Wiest), la troisième soeur, essaie de percer comme actrice mais échoue lamentablement, sans parler de sa vie amoureuse, morne plaine. Mickey Sacks (Woody Allen), le premier mari d'Hannah, producteur d'émissions de télé à succès, consulte pléthore de médecins, jusqu'à ce que l'un d'eux lui fasse passer des tests plus sérieux qu'à l'habitude.
Ce sont ces personnages immédiatement campés et vivants, interprétés par des acteurs idéaux, qu'Allen fait évoluer, donnant ainsi corps à sa petite comédie humaine - certes restreinte, on ne sort jamais vraiment d'un même milieu social, ce qu'on pointe parfois comme une limite, mais est-ce bien nécessaire? Dans ce film, il varie comme toujours un peu le mode de narration par rapport aux autres. Ici, la voix émane des différents personnages, qui tour à tour livrent réflexions et pensées intimes. Des cartons viennent s'interposer comme autant de titres donnés à des chapitres, tirés des dialogues à venir. Le tout étant rythmé, comme d'habitude, par des standards (prédominance du merveilleux "Bewitched, bothered and bewildered"), mais aussi par Bach, Puccini, etc.
Relations amoureuses, mais aussi de famille: on a pu reprocher à Allen de céder lui aussi à ce type de drame, à la sentimentalité. Que dire à part que pour soi on ne refuse pas d'être ému au cinéma? Pas à n'importe quel prix bien sûr, et Allen n'est pas le genre à faire dans la guimauve. Mais s'il s'est toujours permis de se laisser par moments aller à l'émotion, la façon dont il l'approfondit ici est pour moi bien le signe qu'il mûrissait, sans doute autant humainement qu'en tant qu'artiste. De plus, comme je le disais précédemment, ce n'est pas parce que ce film a une fin qu'on pourrait qualifier d'heureuse qu'il n'est pas aussi inquiet que beaucoup d'autres. Vaincre l'inquiétude, au moins pour un temps, cela a toujours été une fonction de la comédie. En cela, et pas seulement parce qu'il y aurait quelques répliques très drôles, Hannah et ses soeurs est une splendide comédie. Comme l'exprime très bien le titre de l'article de Robert Benayoun dans
Woody Allen, il s'agit là d'un "guide heureux du parfait mal-vivre". On ne saurait mieux dire.
Comme toujours dans ces éditions MGM des films d'Allen, une copie honnête et aucun supplément. Va-t-il falloir attendre qu'il soit mort et enterré depuis longtemps pour avoir droit à des éditions un peu plus dignes de ce nom? Allen ne souhaite pas ajouter quoi que ce soit aux films, ce qui se comprend, mais tout au moins pourrait-on faire un effort pour ce qui est du respect de l'image dans toutes ses composantes...
J'aimerais par ailleurs attirer l'attention sur le film précédent d'Allen,
Radio Days, très belle chronique issue de ses souvenirs d'enfance, qui n'est pas toujours connu ou reconnu à sa juste valeur. Et sur September et surtout sur Une autre femme, un des tout meilleurs films de sa veine intimiste. Voir les liens ci-dessus et mes commentaires sur chacun de ces deux films. Ne pas hésiter à acquérir Crimes et délits, film d'une grande plénitude qui couronne cette période et les années 80. On pourra également si on le souhaite lire mon commentaire (ainsi que celui de Luc B.) sur
Maris et femmes, film le plus représentatif de la crise qui a suivi et de la façon qu'a Allen de toujours revivifier son cinéma par la forme.
Tous les films MGM peuvent se retrouver dans Coffret Woody Allen : les plus grandes années, mais également en deux coffrets séparés, pour l'instant moins onéreux que le coffret complet. A choisir de préférence si l'on veut en acquérir plusieurs.
Rappelons qu'il existe deux livres indispensables pour les amateurs: Woody Allen : Entretiens avec Stig Björkman et le recueil de textes et d'entretiens tirés de la revue Positif, Woody Allen (voir le lien ci-dessus et mon commentaire).