...rétorqua Anton Bruckner après les sifflets qui entourèrent l'audition du premier mouvement de cette symphonie auprès de la Gesellschaft der Musikfreunde en 1878. Même Brahms rabroua cet essai, et l'illustre maestro Hans Richter refusa de la diriger.
Bruckner avait pris sous son aile ce cadet, conspué par la vie. Né de couches adultérines en 1858, Hans Rott s'orienta d'abord vers des études commerciales puis se dédia bientôt à la musique (piano, orgue, composition) au Conservatoire de Vienne. Il convoita les consoles de Saint Florian et de Kleusterneuburg sans réussir à obtenir les postes.
Sur le chemin qui le menait à Mulhouse, où il avait trouvé une opportunité d'emploi à la Société Chorale, il manifesta des signes de démence précoce -imaginant que Brahms avait bourré le train de bâtons de dynamite...
Il fut transporté en hôpital psychiatrique où, après plusieurs tentatives de suicide, il mourut de tuberculose en 1884.
Cet étudiant avait sympathisé avec des camarades de chambrée bien connus aujourd'hui. Hugo Wolff et surtout Gustav Mahler, qui l'admirait et lui dédia une estime quasiment amoureuse.
« Il est si proche de ma propre individualité que lui et moi semblons des fruits du même arbre, grandi du même sol et nourri du même air. » Son oeuvre écrite au jeune âge de vingt ans « le rend fondateur de la nouvelle symphonie telle que je la conçois ». Quel hommage !
Ecoutez le Scherzo et osez dire que vous ne songez pas à un Ländler mahlérien !
D'autres influences sont inévitables : chorals, hymnes, appels de cuivres qui ramènent à l'univers brucknérien. Des suspensions harmoniques, un chromatisme qui évoque Wagner -Rott fut d'ailleurs un des premiers à se rendre au Festival de Bayreuth. Le liminaire Alla breve figure tel un exorde dramatique qui vous fera peut-être penser aux poudroiements mystiques du Prélude de "Parsifal".
Les secrets de la forêt pénombragée (celle du "Freischütz" de Weber, celle des "Waldszenen" de Schumann) alimentent un imaginaire qui paie tribut au romantisme germanique.
Cette symphonie se forge donc dans un creuset perméable, se véhicule dans une pensée large, souple, audacieuse, se coule dans une musicalité chaleureuse, typiquement autrichienne.
Le Sehr Langsam atteste d'une sensitivité épidermique -écoutez le tressautement à 8'19 !
Le cheminement thématique, les développements formels sont particulièrement intéressants, construits avec une remarquable aisance, comme le révèle l'ample Finale fugué.
Le musicologue Paul Banks se pencha sur les manuscrits, et les reconstitua pour une exécution complète. En concert, la première mondiale tint lieu le 4 mars 1989 à Cincinnati par le Philharmonia Orchestra de cette ville, constitué d'étudiants du College Conservatory. Dix jours plus tard, en tournée à Londres, cette même pépinière de l'Ohio enregistra la Symphonie pour le label Hypérion, qui l'a rééditée en
série économique : au-delà d'une opulente parure brahmsienne, cette interprétation chaleureuse et très lyrique valorisait la dette schubertienne de Rott, se présentant alors comme un avatar tardif de l'auteur de "L'Inachevée".
Captée en décembre 2003, agrémentée d'une superbe prise de son, la présente interprétation par Sebastian Weigle à Munich me paraît comparativement insister sur les méandres psychologiques de cet univers dramatique imprégné de wagnérisme et de traumatisme schumannien.
Quel que soit lequel de ces deux disques vous choisirez (pourquoi pas les deux, en sachant qu'on trouve aussi deux alternatives chez les labels CPO et BIS) pour cette découverte, cet opus qui honore le romantisme austro-allemand et annonce l'hypersensibilité mahlérienne mérite vraiment d'être connu.
Pour en savoir davantage, le germanophone pourra consulter
cette biographie.
La partition est éditée chez Ries & Erler.
En complément de programme : un bref Prélude en mi majeur (enregistré en première mondiale).
Et un Prologue à "Jules César", opéra qui ne vit jamais le jour.