Avec cette œuvre magnifique et fascinante, Kobayashi donne à voir et à méditer sur la condition humaine, quitte à prendre au piège son propre spectateur. Après une ouverture sobre et posée où un ronin se présente dans un clan de samouraïs afin de s'ouvrir le ventre pour en finir avec sa vie de misère, un flash-back sur un autre ronin s'étant retrouvé dans le même situation est narrée dans le but de faire fléchir le premier : malgré tout l'aspect tragique de l'histoire, difficile de s'empêcher de rire en voyant Chijiwa prétendant s'ouvrir le ventre en espérant une aumône ou un emploi, et qui se voit contraint de le faire réellement sous la pression des samouraïs et malgré ses protestations, au nom de son honneur ainsi que de celui du clan... Mais lorsque l'on constate que le sabre est en fait en bois, et que la mort est immensément plus douloureuse et plus longue, que la sueur et la sang transpire des plans en contre-plongée de Kobayashi, le doute s'installe : ce ronin a-t-il vraiment eu ce qu'il méritait, même s'il se déshonorait en s'offrant au jeu du chantage humaniste ? Après tout peu importe, il a joué, il a perdu, tant pis pour lui. Exposé à de tels faits, le spectateur a du mal à éprouver de la compassion pour Chijiwa...
A partir de là, Kobayashi entreprend de raconter comment cet homme est parvenu jusqu'à cette extrémité absurde, le chantage au suicide. En prenant son temps, au rythme lent des paroles de Nakadai, la triste vie de Chijiwa est reprise depuis le début, et toutes les causes de son seppuku final sont explorées : orphelin, samouraï sans emploi, pauvreté, femme malade, enfant en bas âge souffrant, plus d'argent, sabre vendu et remplacé par du toc, du bois, qu'il retournera sous la contrainte contre lui, les médicaments nécessaires hors d'atteinte, l'obligation de sa rabaisser au rang de ceux dont il dénonçait la lâcheté quelques temps auparavant, pris au piège d'un code d'honneur qui sauve les apparences et qui bafoue la dignité humaine... Soudain, on a compris où Kobayashi voulait en venir : lorsqu'on s'arrête aux faits bruts de décoffrage, sans analyse, on n'a qu'une vision tronquée de la vérité, et l'on rit bêtement du malheur des autres. Mais quand on creuse, quand on cherche le pourquoi du comment, tout peut être est remis en cause : les ridicules peuvent devenir bons et braves, les hommes d'honneur peuvent devenir des bêtes sanguinaires et bornées. Et même si l'épilogue est amère, même si tout cela est vain, la vérité a cependant éclaté l'espace d'un instant, les protagonistes se sont remis en cause, au moins intérieurement.
D'une beauté formelle éblouissante à peine effleurée par des zooms pas toujours très délicats et des scènes de sabre plutôt approximatives, d'une richesse thématique rare et universelle, Hara Kiri est bien le chef d'œuvre annoncé, et une des références cinématographiques mondiales.