Cette notule pédagogique s'adresse à tous ceux dont les conduits auditifs ont été sérieuseemnt malmenés par une écoute prolongée de Björk, Natasha St Pier, vieux bluesmen morts ou grabataires, live de Deep Purple, sudistes bas du front, heavy-soul-blues-machin 70's, death-brutal-doom-dum metal, Mères Louves, Corbeaux Noirs, Serpents Blancs et autres sonorités affligeantes ...
Pour ceux dont la morne existence a été rythmée ( ? ) par du jazz, du classique, du prog-rock, Christophe Obispo ou Pascal Maé, ... une prophylaxie éradicante de type vangoghien reste malheureusement la seule solution connue à ce jour.
Bienvenue donc pour une introduction aux merveilles chaloupées et ensoleillées du reggae...
Cette compilation est idéale pour débuter. Et pour plusieurs raisons...
C'est la première qui a mis la Jamaïque sur la carte du monde musical. Bande sonore d'un nanar de série B de Perry Henzel, (« The harder they come », « Tout, tout de suite » en France) version caraïbe des films US de blackploitation, relatant les tribulations d'un paysan jamaïcain confronté au milieu gangstérisé de la production musicale locale. Jimmy Cliff y tient le rôle principal d'une manière assez comique (voire tragique), démontrant que pour faire une carrière d'acteur, l'Actor's Studio peut s'avérer utile.
Cette compilation est parue en 1972, qui est aussi la fin de l'âge de l'or du reggae. La révélation l'année suivante de la comète Marley signée par un label à vocation internationale, Island de Chris Blackwell, Jamaïcain exilé en Angleterre, marquera la fin de la créativité musicale inouïe locale, le formatage (de qualité, certes, mais formatage quand même) devenant dès lors de mise...
On voit sur cette B.O. toute l'évolution, qui s'effectuait alors à une vitesse prodigieuse, menant du rocksteady et du ska de la fin des 60's, au reggae tel qu'il a été popularisé par la suite...
Sur les douze morceaux (deux sont en deux versions, « You can get it if you really want » et « The harder they come ») neuf font partie du patrimoine incontournable du reggae, dans cette compilation où surtout Jimmy Cliff est à l'honneur (la moitié des titres).
« You can't get it if you really want » est un reggae de Cliff de facture très pop, sous influence américaine du genre, avec durant le pont, l'apparition d'une section de cuivres très Stax. C'est en poursuivant dans cette voie-là que Jimmy Cliff obtiendra de gros succès populaires, délaissant au passage la qualité artistique de ses débuts.
« Draw your breaks » (comprendre brakes (freins), les Jamaïcains entretenant de curieux rapports avec l'anglais, tant parlé qu'écrit ...) est un des classiques du reggae, par l'oublié 3ème couteau Scotty. Ce morceau contient une mélodie et une phrase récurrentes (« Stop that train », le train représentant le progrès, la civilisation occidentale, Babylone, ...) que l'on retrouvera dans des centaines d'enregistrements par la suite.
« Rivers of Babylon », par les Melodians (et non les Melodions comme quelques fois écrit sur le livret et la jaquette des différentes éditions du Cd), est lui aussi très connu ... dans la version Boney M. Evidemment, la version originale, beaucoup plus lente, est mille fois fois supérieure à la scie disco... Ce titre représente un des sommets d'un genre à part entière, celui du groupe vocal (généralement un trio) dans le reggae. Tous ces groupes vocaux sont fortement influencés par la musique noire américaine avec comme noms qui reviennent le plus souvent dans leurs références, les Drifters et les Impressions de Curtis Mayfield.
Avec « Many rivers to cross », coup de bol, vous récupérez sur une compilation de reggae une ballade soul définitive, l'égale des « It's a man man's world » ou « When a man loves a woman ». Un classique indémodable.
« Sweet and dandy » des Maytals , est typique du rocksteady, combinant un phrasé lent sur un rythme rapide issu du rock américain fifties. Les Maytals ont pour leader Toots Hibbert, qui deviendra un des quatre ou cinq plus grands noms du reggae dans les 70's (Toots & The Maytals).
« The harder they come », à nouveau Jimmy Cliff, avec un reggae toujours agrémenté d'une mélodie pop. Un des titres dont raffoleront les punks anglais (Joe Strummer & The Mescaleros), ou américains (Rancid), qui le reprendront. A noter une reprise risible par Eddy Mitchell (« Le maître du monde »), que Schmoll est allé enregistrer au milieu des 70's à Memphis ( ? )...
Autre merveille d'un groupe vocal oublié, le « Johnny too bad » des Slickers. Repris lui aussi par les anciens punks reconvertis gothique-synthés Lords of the New Church (Cd « Is nothing sacred ? ») qui avaient « oublié » de créditer les vrais auteurs, s'appropriant sans vergogne la paternité du titre ...
« Shanty town », sur un rythme rocksteady, a fait de son interprète Desmond Dekker l'archétype du « rude boy », le stéréotype du rasta dur-à-cuire (cf le titre du film des Clash)...
« Pressure drop » est un autre titre des Maytals, un des plus connus du reggae en général, lui aussi énormément repris (Clash bien sûr, mais aussi Robert Palmer, Izzy Stradlin, Specials, ...).
Il fallait sur cette compilation un titre pas terrible, c'est Jimmy Cliff qui s'y colle avec l'anecdotique morceau influencé par la soul « Sitting in limbo » ...
Bon, vous avez à portée de clic la meilleure compilation reggae en un Cd. Avant d'aller plus loin dans l'apprentissage, il est conseillé de se laisser pousser les dreadlocks, les ongles du pouce et de l'index, se munir de quelques barrettes (non, non, pas pour se coiffer), de papier fin (non, non, pas pour prendre des notes)... Vous serez dès lors prêts pour appréhender le plus grand groupe reggae de tous les temps, Sting & The Police ... euh non, pardon, Bob Marley & The Wailers...