Il y a différentes sortes de livres. L'une d'elles, parmi les plus nobles et les plus élevées (quoiqu'on en dise), est la catégorie des livres vertigineux et captivants. Ce sont des livres qui accrochent, enlèvent, prennent et transportent le lecteur comme une drogue, souvent vers un autre monde ; des livres qu'on ne referme qu'en déprimant tant on répugne à réintégrer le monde réel, à "réatterrir". Ces livres se distinguent des livres de "consommation courante" (eux aussi facilement lisibles) par leur profondeur, leur style et surtout leur postérité. Joanne Rowling a justement déclaré, avec beaucoup de lucidité, que seul le temps permettrait désormais de révéler si son oeuvre était un monument de la littérature ou un simple passe-temps distrayant mais vite oublié, à l'usage d'une seule génération.
Je pense vraiment que Harry Potter est un monument de la littérature ; il nous distrait, nous enlève, nous envoûte, et son retentissement montre que ce n'est pas une saga comme une autre. Seul le volet "politique" (opposition un peu grosse entre les méchants voulant un sang-pur et les autres) pourrait mal vieillir. Il n'est peut-être pas très sain, surtout pour les adultes, de jubiler et de se complaire dans un monde imaginaire et manichéen, mais ce monde n'est qu'une projection cathartique tout à fait bénéfique, et elle influence le réel en rassemblant des millions de lecteurs autour de références communes. De plus, les personnages de Rogue, de Regulus, et même Dumbledore et James Potter dans une certaine mesure, échappent au manichéisme. Et puis après tout, les auteurs géniaux ne sont-ils pas toujours un peu fous et hors du monde ?
Je viens de relire d'une traite la totalité des tomes, et je pense que c'est une oeuvre achevée, bien écrite, foisonnante, monumentale qui emplit de respect pour l'auteur qui a su créer un monde, comme un petit Dieu. La fin m'a néanmoins parue un peu tirée par les cheveux, avec le coup des reliques et de l'allégeance des baguettes (Drago ne perd pas sa baguette d'aubépine par un sortilège de Désarmement, contrairement à ce qui est affirmé, Harry la lui arrache simplement des mains, et il ne s'agit pas de la baguette de Sureau), comme si Rowling avait inventé tout un tas de béquilles pour donner une fin heureuse à son héros. Elle n'a pas osé la Tragédie jusqu'au bout (Harry qui meurt pour tuer Voldemort), qui aurait été grande mais triste. Ici, Harry se sacrifie, mais finalement (hop !) ne meurt pas. Je ne sais pas si c'est une erreur ou non. La Mort est le thème de cette saga, pourtant. L'auteur, qui a dû beaucoup y réfléchir, rappelle qu'il faut aussi du courage pour revenir à une vie "normale" après tant d'aventures. Harry qui survit, fonde une famille, travaille au ministère et doit payer ses factures, c'est presque le lecteur qui doit revenir à sa routine après cette épopée. Sauf que Harry, lui, a encore la magie...
Seul le Seigneur des Anneaux m'avait fait un effet similaire. Et cette trilogie a aussi pour thème la Mort.