Les messes de Haydn ont maintenant connu de nombreuses réalisations qui appliquent les connaissances musicologiques sur l'époque. Le résultat est que la plupart des anciennes versions supportent difficilement la comparaison, ce qui n'est pas vraiment le cas pour les symphonies et les quatuors. Beaucoup des versions traditionnelles des messes, comme celles de Bernstein, avaient l'inconvénient supplémentaires d'établir un climat trop uniforme de célébration véhémente et massive, à réduire les différences entre les messes, ce qui n'encourageait pas le public à explorer cet aspect de l'oeuvre de Haydn. Ces points établis, toutes les réalisations contemporaines ne se valent pas.
Ce double disque, au minutage pingre (84 mn) comprend les deux dernières messes de Haydn, puisque la Schöpfungsmesse ou Messe de la Création date de 1801 et la Harmoniemesse de 1802; après quoi, Joseph Haydn sera contraint par l'âge et la maladie de poser la plume. Pour l'évaluer, j'ai comparé de façon non systématique avec Harnoncourt
Haydn : Messes & Musique Sacrée (Coffret 6 CD), Hickox
Haydn: The Complete Mass Edition et pour la Harmoniemesse avec Bernstein
Léonard Bernstein Conducts Haydn. Harnoncourt est à mon goût le moins intéressant des trois baroqueux par son mélange de rugosité et de maniérisme, mais Hickox fournit une comparaison éclairante, on m'excusera peut-être de m'y livrer sans modération.
Gardiner se présente de manière dense, austère et grave, ce que le visuel du disque semble annoncer. Dieu, un père sévère, est adoré, alors que chez Hickox, par contraste, il s'agirait presque de Dieue la mère, tant la douceur et le charme semblent être ses choix dominants. Comme on sait que Haydn avait un caractère nettement viril et que sa dévotion était particulièrement optimiste et confiante, on est tenté de penser que chacun des interprètes est partiellement dans le vrai. Beaucoup de passages notamment instrumentaux de Gardiner ne manquent pourtant pas de grâce, de finesse et d'élégance, voire de magie parfois (début du Sanctus de la Schöpfungmesse). Plus profondément, Gardiner, son choeur et ses solistes n'oublient pas le texte qu'ils illustrent (réussite particulière du passage en valeurs longues sur "mortuorum", dans le Credo de la Harmoniemesse, contrastant avec son traitement banal chez Hickox) et c'est bien la foi qui est exprimée. Cependant, le Dona nobis pacem ("Donne-nous la paix") de la Harmoniemesse est traité de façon un peu belliqueuse... L'architecture est clairement mise en valeur, pourtant le climat général d'affirmation religieuse, même tempéré par le sens des nuances de détail, aboutit à un relatif manque de variété global. On louera Gardiner et Hickox d'avoir eu un projet cohérent et de l'avoir pleinement réalisé, même si ce n'est pas le même, la prière du croyant chez l'un s'opposant à l'intérêt purement musical, un rien hédoniste, chez l'autre.
Les solistes sont différents étant donné que trois ans séparent l'enregistrement des deux disques. Surtout dans la Schöpfungsmesse, le niveau en est particulièrement relevé, même avec une basse à la limite de l'insuffisance; Ruth Ziesak l'emporte sans peine sur la plus modeste Susan Gritton qu'emploie Hickox. En revanche, Joanne Lunn, soprano de l'autre messe, semble avoir une toute petite voix. Même en tenant compte de l'aspect vocal, la Harmoniemesse me semble légèrement mieux réussie que la Schöpfungsmesse.
Ceux qui souhaiteraient acquérir les six dernières messes enregistrées par Gardiner, en trois disques bien pleins et par ailleurs disponibles en trois disques séparés (ou doubles disques) et de plus évalués par les commentateurs bénévoles, avec parfois des compléments qui ne peuvent pas tenir dans l'intégrale, suivront le lien-produit
Six Great Masses.