Cette intégrale des Symphonies Londoniennes a été l'objet de critiques très divergentes, aussi bien sur Amazon que de la part des critiques professionnels. Minkowski s'est en effet permis de remplacer le fortissimo subit qui justifie le surnom de la symphonie n°94, La Surprise (Mit dem Paukenschlag), par un silence, puis, à un moment inattendu, par un cri des musiciens. De plus, le roulement de timbales de la 103, "Mit dem Paukenwirbel", est prolongé de manière gratuite par une sorte d'improvisation, ce qui n'est pas très cohérent avec la suite. Ce choix de ne pas respecter le texte de Haydn, en contradiction avec l'usage des instruments anciens et l'interprétation de type musicologique, "baroqueuse" comme on dit, témoigne d'une vanité narcissique de m'as-tu-vu, assez déplaisante. Elle justifie l'indignation d'une partie des internautes.
Mais comme la colère est mauvaise conseillère, j'ai essayé de juger plus sereinement cette intégrale en la comparant mouvement par mouvement avec une, deux ou trois interprétations, notamment celles de Jochum et souvent de Shelley (celle-ci faisant office d'intermédiaire par son caractère moderne), mais aussi de Szell (93, 95), Abendroth (97), Doráti (102, 104), Kuijken (104). Une des conclusions est que la rapidité et le caractère novateur de l'intégrale de Shelley ne sont que très relatives dès qu'on écoute Minkowski, une autre, plus accessoire ici, est que Jochum, au début des années 70, a su par sa propre intuition annoncer quelques caractères des interprétations historiquement informées qui se sont multipliées ces dernières années; enfin, plus l'écoute se prolongeait, plus l'originalité de Minkowski s'imposait à moi.
Beaucoup des symphonies enregistrées en concert au Wiener Konzerthaus par Minkowski et les Musiciens du Louvre-Grenoble témoignent d'une imagination interprétative qui paraît pertinente dès on s'habitue un peu au style du chef, loin des lubies impertinentes que j'ai citées tout à l'heure. Les sonorités sont particulièrement séduisantes et colorées, ce qui n'est pas dû exclusivement à l'usage d'instruments anciens. L'équilibre orchestral très réussi en général fait entendre des détails qui passent souvent inaperçus. Minkowski, chef bouillonnant et enthousiaste, aime les contrastes bien marqués; les fortissimos subits ou les attaques sont annoncées par un ahan du chef, qui ne semble pas pratiquer le style de direction de Richard Strauss, pour qui seul le chef ne devait pas transpirer ! En revanche, la continuité dans la variété est assurée de manière inégale, les phrasés et les transitions sont d'un dessin beaucoup moins raffiné et ciselé que ce qu'en faisait Eugen Jochum, ce qui n'est pas dû uniquement aux limites des instruments anciens, et les tutti peuvent s'écraser de manière pataude. Le plus souvent, la vitesse des tempi peut se justifier par les indications de Haydn, mais la précipitation se paye parfois par une agressivité un peu raide. De manière générale, cette intégrale est passionnante, exaltante, voire géniale, malgré les erreurs volontaires et les insuffisances involontaires de quelques mouvements. Aucune intégrale, pas même celle de Jochum, n'étant totalement homogène, les cinq étoiles me semblent méritées. Est-ce que cela suffit à en faire l'intégrale à conseiller en priorité pour qui ne connaîtrait pas les Londoniennes ? C'est discutable, mais, mieux que celle de Shelley, c'est au moins une des meilleures versions de complément pour qui posséderait une interprétation plus ancienne comme par exemple celle de Jochum (dont les Menuets, voire les Andantes et Adagios, sont trop lents).
Pour la première série des Londoniennes (93 à 98), l'ordre sur les CD n'est pas celui des numéros traditionnels établis par Hoboken, mais se base sur les dates de création ou de composition. Ce choix de l'éditeur est très discutable parce que les Londoniennes ne constituent pas un cycle au même titre que les Lieder du Winterreise et aucune ne "répond" à la précédente; il n'y a d'autre part entre elles aucune opposition d'époque et de style. L'éditeur compense cette irritante incommodité en écrivant en très grosses lettres les numéros des symphonies dans l'ordre du CD sur chaque étiquette.
J'en viens maintenant à chaque symphonie. Dans la 93, l'introduction Adagio est plus passionnante que celle de Shelley et l'Allegro bénéficie de beaux effets de timbres, mais la fin semble précipitée. Le tempo instable de l'Andante tend à déstructurer de manière inopportune, mais la fin humoristique est mieux réussie que celle de Shelley, sans l'être autant que celle de Jochum. Le Finale, plus crispé que celui de Jochum, souligne les oppositions, de manière un peu trop recherchée, même si ça fonctionne.
L'introduction de la Surprise a une vraie dignité, une vraie profondeur, un vrai mystère; le Vivace très rapide, obstiné quand il le faut, rêveur quand ça convient, égale pratiquement celui de Jochum, ce qui n'est pas peu dire. Le menuet est trop rapide, précipité, brutal, ce qui arrivera souvent, mais bénéficie d'une extrême virtuosité; cette rapidité nuit au caractère conclusif du Finale, mais après tout Haydn demande le même tempo.
Dans l'Allegro moderato de la 95, l'instabilité et peut-être les limites des instruments aboutissent à un échec, celui de rendre la grandeur et la puissance du mouvement. L'Andante cantabile est assez formel et froid. Le violoncelle du Trio exécute des jeux de rythme assez inattendus, mais au moins sait phraser, ce qui n'est pas souvent le cas.
L'Allegro initial de la 96 "Le Miracle" est caractérisé par une énergie brute, alors que Jochum l'animait d'un véritable esprit d'aventure, mais la 97 est une extraordinaire réussite, retrouvant la leçon des plus grandes des années 50 (Scherchen, Szell I et surtout Abendroth) et les dépassant par certains points. Même si le Vivace manque un peu d'emportement, ce qu'on entend derrière les cordes transmet comme une sorte d'agressivité souterraine (cette symphonie a un caractère plutonien qui en ferait une suite presque évidente aux Planètes de Gustav Holst, lequel s'était arrêté à Neptune). L'Adagio ma non troppo est un peu rapide, mais le son agressif voulu par Haydn dans la troisième variation, les sonorités étranges de la coda sont rendues de façon admirable. Le Menuet et son trio atteignent une réussite équivalente, mais le Finale est un peu trop léger et sa fin spectaculaire est moins évidente que dans les meilleures versions.
Le premier mouvement de la 98 appelle les mêmes remarques que celui de la 95, mais l'Adagio cantabile réserve malgré sa rapidité une qualité d'émotion endeuillée qu'on ne trouve pas souvent et bénéficie d'un violoncelle solo admirable. Les timbres triomphent dans le Trio; dans le Finale, les phrasés et le mouvement d'ensemble font la réussite des dernières minutes.
Dans le premier mouvement de la 99, le vacarme et la stridence un peu pénibles font regretter la finesse de Jochum, mais dans le solo des vents de l'Adagio, les timbres sont magnifiques. Le Finale, pris dans un tempo raisonnable, fait triompher la variété des motifs, en égalant ce qu'en faisait Jochum, sauf peut-être pour l'évidence du rebondissement et des transitions.
Pour la 100 " Militär-Symphonie", "Militara", "Militar", "Military", "Militaire", l'Allegretto est saisissant : la massivité et la stridence trouvent leur emploi, le basson est d'une rare expressivité et on comprend enfin l'effroi que ce mouvement avait provoqué chez les spectateurs londoniens : c'est avec la 97 ce qu'il y a de mieux dans toute l'intégrale !
L'Andante de la 101 "Die Uhr", "Lo Relotge", "The Clock", "l'Horloge", est très réussi et original avec ses phrasés et ses traits d'humour, mais dans le Trio du Menuet, les forte soudains deviennent de véritables explosions, précédées chacune d'un ahan caractéristique de la part du chef; encore une facétie peu utile. Le Finale dominé par l'énergie et les contrastes n'a pas la finesse de celui de Jochum, notamment pour les transitions.
Dans la 102, le Vivace est un peu brutal, mais heureusement avec une agressivité un peu souterraine qui nuance son caractère parfois trop directement athlétique. L'Adagio donne une impression de lenteur qu'il n'a pas et prend un caractère dépressif. Le Menuet est hyper-rapide, presque militaire, mais le Trio réserve malgré tout sa part de tendresse. Le meilleur est le début du Finale par son caractère d'inventivité aventureuse. Cette symphonie n'est pas la plus réussie de l'intégrale.
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