Les Cocteau Twins ont traversé la décennie 80 en cultivant un anonymat qui n'a d'équivalent que leur prodigieux talent à inventer une pop de plus en plus onirique, flirtant même avec l'ambient de Eno et de Budd.
"Heaven or Las Vegas" sera le dernier opus signé chez 4AD, label écossais dont ils étaient le fer de lance et qui leur a valu un succès grandissant.
En effet, le groupe de Robin Guthrie commençait à s'opposer aux arguments commerciaux du label. C'est ainsi que leurs pochettes, qui cultivaient le mystère en élevant l'abstraction au rang de l'art, ne reflétaient pas l'état d'esprit des Cocteau dont la réputation d'intellos de la new wave collait à la peau.
Ce disque révèle une volonté de s'écarter de ce qui faisait leur identité si particulière : les ambiances éthérées sont atténuées, sans être absentes, Liz chante pour la première fois dans une langue compréhensible et la tonalité pop, de plus en plus en filigrane dans les opus précédents, est de nouveau poussée en avant. Cela aboutit à un opus efficace, mais plus conventionnel que la moyenne des autres disques de Cocteau. Des Hits en puissance, Heaven and Las Vegas n'en manque pas, à commencer par le titre éponyme, une chanson pop sucrée dont seul Cocteau avait le secret à cette époque.
Ce groupe que j'avais tant aimé pour son tempérament de défricheur de territoires jusqu'alors inexplorés venait de troquer le costume d'un groupe pop normal. Et je dois pourtant reconnaître que, même sur ce terrain balisé par tant de groupes, Cocteau Twins se révèle infiniment supérieur à la moyenne. Sa maîtrise des chansons ciselées fait une fois de plus merveille, même si le mystère s'est évaporé. Le background sonore tricoté par la guitare éthérée de Guthrie et la batterie aérienne de Raymonde tisse une toile dont il est impossible de s'extraire. Liz y déploie un chant plus sobre que dans le pédant Blue Bell Knoll sans rien perdre de sa magie. Mon titre préféré reste "Frou-frou foxes in midsummer's night". Cocteau a le génie de clôturer ses albums sur la chanson pop parfaite (Souvenez-vous du sublime dernier titre de Treasure).
Ce revirement de style est une réussite indéniable, même si du coup le disque a quelque peu, et inévitablement, vieilli. De la fort belle ouvrage.