Comment parler du plus grand album de tous les temps, sans (trop) de superlatifs et de clichés ?
Contexte : en 76, la blonde au béret se retrouve sur la route après sa rupture d'avec John Guerin, survenue au carrefour d'une « North Dakota Junction ».
Guerin, c'est l'amour de Mitchell à l'époque (et un de ceux qui comptèrent le plus). Percutionniste du LA Express, band de jazz/rock-fusion que la folk-rockeuse Canadienne utilise pour virer vers le jazz (virage amorcé dans « For the Roses »), il l'accompagne dans le superbe « Court & Spark » et surtout l'incomparable et ovniesque « Hissing of Summer Lawns », descendu par la critique et boudé par le public, ce qui n'empêchera pas Mitchell de persévérer question jazz, aboutissant cinq ans plus tard à son controversé et néanmoins lumineux « Mingus ».
Mitchell ayant quitté Los Angeles pour la côte Est à bord d'une bagnole avec des potes, décide une fois sa rupture avec Guerin consommée, de regagner L.A solitairement « au volant » de sa guitare.
Ce qui explique l'absence du piano sur « Hejira ».
« Road-Score » composé au gré des routes américaines, « Hejira » est inspiré par leurs horizons d'immensité ; d'où le dépouillement extrême de l'album, comme un écho des altitudes où son contenu le hisse, sur les ailes d'improbables 747 au dessus de « fermes géométriques », que croisent les traînées de six chasseurs aériens pour composer le canevas des cordes de guitare de la musicienne (extraordinaire « Amelia », parabole inspirée par l'aviatrice Amelia Earhart, pionnière féministe que l'océan engloutit avec son avion, comme Joni noyée dans son désespoir d'avoir perdu Guerin -« Des rêves, et une fausse alerte ».
« Hejira », appartenant au registre « confessionnel » de l'auteur (réflexions autobiographiques sur l'amour et la vie -démarche qu'elle délaissera après son mariage avec Larry Klein avec l'album « Wild Things Run Fast » en 82), est absolument inclassable.
Ainsi, bien que dense et monothématique, l'½uvre échappe aux règles du « concept-album » en vogue dans les années 70 tout en proposant, quand même, une trame unique : un vagabondage-bilan sur les errements de la passion, au hasard des routes ; un voyage du c½ur et de l'esprit, itinéraire dont les étapes s'appellent « abandon », « lucidité », « désespoir », « humour », et dont les bas-côtés sont l'amour perdu.
Sur la (sublissime) pochette de « Hejira », Mitchell nous toise, campée sur la route, lointaine et indifférente, le regard perdu dans les brumes glacées de cet hiver sentimental qui lui broie le c½ur, le corps transpercé par la route. Jamais emballage graphique n'aura exprimé avec plus d'adéquation et de poésie la musique qu'il héberge.
En voyant Mitchell patiner au loin sur ce lac gelé du Grand Nord, immortalisée par Norman Seef en corbeau noir (inner sleeve du vinyl, hélas non disponible sur CD), prête à fondre sur un cow-boy de bar (« Coyote ») pour panser les plaies et le vide laissés par la défection de Guerin : « ...Okay, le vaste monde regorge de nobles causes et de merveilleux paysages à découvrir, mais moi là maintenant, tout ce qui m'intéresse, c'est de me trouver un nouvel amant ! » / « Song for Sharon », la plus éblouissante piste de l'album), en l'identifiant à cette mariée figée sur son lac, nigaude campagnarde rêvassant dentelles et amours pop-corn de collégienne, on mesure à quel point l'introspection menée par Mitchell est vertigineuse ; sa plongée dans les méandres de l'âme humaine nous concerne tous, écho douloureux de ces naufrages du c½ur auxquels personne n'échappe -cycles de la perte amoureuse, de la douleur, de l'espoir -et du désespoir (« Hejira »).
Tonalités superbement mises en scène par les musiciens Larry Carlton, Tom Scott, Abe Most, entre autres. Mais surtout et bien sûr, l'immense Jaco Pastorius dont la basse occupe en sous-couche toutes les pistes de « Hejira », et contribue à lui donner son atmosphère et ce son unique.
Ces autoroutes de l'âme bifurquent un instant sur des rencontres : « A Strange Boy » (chroniques d'un amour de passage avec un Peter Pan immature au charme ravageur)... « Furry Sings The Blues » qui signe avec tendresse et humour la rencontre (houleuse) de la star avec l'icône bluesy de Memphis, le vieux Furry Lewis (qui la fout plus ou moins dehors en grommelant « qu'il ne l'aime pas », épisode auquel elle doit une de ses plus grandes compositions sur le temps qui passe et ses ravages)... « Hejira », morceau indépassable dans son intensité, sa lucidité et la maîtrise de l'écriture... « Black Crow », guitare hypnotique, acérée et lancinante d'une femelle corbeau qui guette sa proie mâle du haut des cieux tourmentés, et puis son pendant apaisé, « Blue Motel Room », où la pluie tiède de Savannah berce les songes humides de Mitchell, toute à son espoir et sa gourmandise sensuelle de retrouver peut-être, au bout du voyage, Guerin et son gros "boom-boom pachyderme" dont, d'après elle, toutes les autres filles raffolent.
« Hejira » s'achève sur une apothéose : « Refuge of the Roads ».
Dans cette ballade qui termine la nôtre, Mitchell nous prend à témoin sur la violence et à la fois l'insignifiance de ces douleurs mortelles que la quête de l'autre nous inflige. Une saga intemporelle, « Sous les nuages d'or sculptés par Michel-Ange », que la voiture qui entraîne l'artiste « Loin vers l'ouest, avec sa montagne de bagages à l'arrière », perpétue depuis plus de trente ans sur nos platines, pour notre plus grand plaisir.
Joni Mitchell (qui intitula « Hégire » cette errance sur les routes en mémoire de la dignité d'un Mahomet s'échappant « honorablement » de Medine, illustrant ainsi sa propre fuite « la tête haute » d'un amour qui la détruisait) a dit de « Hejira » : « Il y a des choses que j'ai faites, que d'autres auraient pu écrire... Mais concernant « Hejira"... Non, je ne crois pas que quiconque d'autre aurait pu écrire "Hejira".
Personne ne contredira.