D'abord les aspects extérieurs positifs. La police d'impression est suffisamment grande, le papier assez épais. Il y a une ample bibliographie.
Les aspects négatifs extérieurs du livre : pas de glossaire (un défaut grave, comme nous le verrons), pas d'index ; au lieu des pages où elles surviennent, les notes se trouvent en bloc à la fin de chaque chapitre (contraste négatif avec les éditions des ouvrages de René Guénon, métaphysicien du 20ème siècle, très souvent cité en ce livre).
Hélas, quelques exceptions tel Titus Burckhardt à part, les soi-disant disciples de René Guénon retombent en général dans les mêmes erreurs de base que Guénon, lui, avait si soigneusement cherché à éviter en son «
Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues », œuvre d'ailleurs indispensable à la compréhension de l'auteur. Les erreurs les plus fréquentes sont de substituer une théologie (chrétienne ou islamique) à la métaphysique pure et de se construire une pan-tradition virtuelle, une méprise de la « tradition primordiale », elle un archétype. Selon ce livre, le Dr Patrick Geay répète surtout la première des deux et d'autres par surcroît.
Déjà le titre du livre est contradictoire en lui-même et avec le contenu. Malgré « Hermès » au titre, l'auteur ne se place pas dans la perspective de la Tradition Hermétique. Dans le style du « pan-traditionaliste » Frithjof Schuon, il saute d'une tradition ou supposée telle à une autre avec une vitesse vertigineuse qui ne fait qu'obscurcir son propos. Son autorité présumé René Guénon, par contre, se situe presque toujours en une perspective traditionnelle spécifique et donne en notes quelques parallèles à d'autres traditions. La « tradition de référence » de René Guénon était l'Advaïta Vêdânta avec la doctrine fondamentale du « Non-Être ». Hélas, cette tradition-ci ne fait pas base non plus du livre de P. Geay et le « Non-Être » n'y est guère mentionné. Malgré ceci, l'auteur se réclame à tort de la métaphysique, que Guénon avait qualifiée la science du Non-Être.
Le mot « impostures » dans le titre du livre montre le propos polémique et apologétique de l'auteur. N'étant pas d'accord avec eux, il ne montre aucune bienveillance à l'égard d'un Dr C. G. Jung, d'un Prof. Kant, d'un Prof. Hegel, d'un Prof. Corbin, d'un Prof. Nietzsche etc. Certes, le Dr P. Geay fait démonstration d'une vaste érudition mais la place au service d'une idéologie figée, d'un « guénonisme » devenu un jargon, une répétition tapageuse de paroles telle « akbarien ». Il refuse souvent de définir les termes qu'il utilise (aucun glossaire). René Guénon avait écrit que le christianisme est une tradition authentique mais, à cause de la manque du « Non-Être », incomplète en métaphysique. Ceci s'applique bien à la pensée geayienne : tordue à cause de son auto-limitation essentiellement aux traditions abrahamiques, rélévante au seul sous-cycle de l'âge de fer actuel. Du « souffle » de l'indéfinité de cycles (« mantavaras » ) on ne trouve, hélas, presque rien en ce livre.
Sa substitution d'une idéologie figée de « guénonisme » à la place d'une métaphysique vivante a conduit le Dr Geay à de nombreuses méprises, par exemple :
- Par manque de connaissances de l'allemand, il accuse Nietzsche (« ewige Wiederkehr des Gleichen » pas « des Selben » !), de prôner une simple répétition éternelle;
- Par manque de connaissances de l'hébreu, il répète l'erreur (volontaire ?) des traducteurs de la vulgate (bible latine) en traduisant le nom divin « El-Shaddaï » par « le Tout-Puissant », un attribut masculin, tandis que la racine hébreu dit « le(s) sein(s) », un attribut féminin ;
- Il déprécie l'oeuvre du Dr C. G. Jung sans mentionner que celui-ci, par comparaison avec la psychologie freudienne, parle de « l'inconscient » au lieu du « subconscient » ; certes, une différenciation en « supra-conscient » et « subconscient » permettrait un accès adéquat à la doctrine des intelligibles, mais cher Dr Geay, vous ne pouvez jamais attendre d'un être un développement outre sa puissance ;
- Basé sur un fort préjugé évident contre la branche du parti (chi'ite) d'Ali de l'islam, le Dr Geay essaie à déprécier l'oeuvre du Prof. Henry Corbin, en lui reprochant d'abord son soutien du Dr C. G. Jung à propos sa « Réponse à Job », sans se placer dans le contexte des années 1940, ni mentionné que Henry Corbin, mort en 1978, était encore un jeune auteur à l'époque, comme l'était René Guénon, qui pendant sa « jeunesse » était évêque de l'Église Gnostique de France. Cependant, de loin plus important était la prise de conscience par le Dr Jung du déséquilibre proprement anti-traditionnel profond des Traditions abrahamiques exotériques par leur dépréciation et leur occultation du Féminin, en l'occurence de la Sophia, récipiendaire de l'amour des philosophes.
- Le Dr Geay, éventuellement dans le but de rendre son idéologie de guénonisme le plus compatible possible aux dogmes de l'Église Catholique Romaine, évite complètement de citer les sources du Prof Corbin concernant Ibn 'Arabi, savants tels Haydar Al-Amoli, Sadruddin Mohammad Al-Shirazi qui ont accuelli, critiqué et développé l'œuvre du grand Shaikh soufi.
- Encore pire est la confusion répandue par le Dr Geay concernant le « ta'wil », l'exégèse ésotérique du coran. Il impute faussement au Prof Corbin d'assimiler le « ta'wil » à l'opinion individuelle et arbitraire du lecteur du coran, à la philosophie entendu comme un jeu de mots. Celui qui a lu quelque texte du Prof Corbin sait que rien n'est plus loin de la vérité.
- Mais ce n'est pas tout. Par rapport à l'islam du parti d'Ali, le Dr Geay fait appel à l'étiquette de l'hérésie, passant sous silence qu'un tel mot se situe sur une échelle sur laquelle, pour la grande majorité de théologiens « sunnites », Ibn 'Arabi lui-même était coupable d'hérésie. Pour les chrétiens orthodoxes, l'Église de Rome est hérétique pour avoir ajouté la clause « filioque » au credo de Nicéa, et ainsi de suite.
Hélas, le Dr Geay fait souvent de la « pseudo-philosophie » tant reprochée aux autres :
- Aucune mention que le mot « Christ » dit « Oint », la seule onction de Jésus mentionnée aux évangiles étant une source de profond embarras pour les théologiens des Églises exotériques ;
- Références répétées à une pseudo-tradition « judéo-chrétienne », une invention purement chrétienne visant de s'octroyer le judaïsme ;
- Du même genre, mention d'un « kabbale chrétien [sic !] », se référant ainsi à certains efforts de prosélytisme chrétien pendant la renaissance (voir :
The Rape of Jewish Mysticism by Christian Theologians ) ;
- Se référant tantôt à la tradition hermétique comme essentiellement de la cosmologie, tantôt comme quelque chose de bien plus, mais en ignorant que non seulement les Tourouq soufies mais aussi les écoles initiatiques « païennes » sont des chaines initiatiques authentiques ;
- Il préfère ignorer que celui qui dit « Père » indique ainsi un démiurge, pas l'Être Suprême.
- Il reproche aux autres « l'individualisme » mais n'offre aucune réponse à la question du rôle de l'individualité humaine.
Triste est que l'auteur a manqué de belles occasions de faire un vrai travail de philosophe, par exemple au chapitre 5 « La crise nominaliste » où il ne réfute pas les arguments de G. d'Occam et au chapitre 9 « Linguistique et la science des lettres » ou il pose simplement la croyance traditionnelle contre les arguments des linguistes. Monsieur Geay, docteur en philosophie, cela ne suffit pas !
Les derniers chapitres confirment à nouveau que le Dr Geay n'a pas encore suffisamment assimilé les leçons de son maître René Guénon, par exemple :
- La théologie et la métaphysique sont distinctes.
- Les « pouvoirs » et « visions » sont avant tout détractions.
- Le but du processus initiatique est la délivrance, pas le salut.